18 avr. 2018

LA FÊTE A BARBARA



Il est huit heures du matin
on a passé la nuit à conduire
j'ai jamais trouvé les autoroutes aussi belles
pink floyd dans l'autoradio
le vide et les lumières partout
l'impression tenace d'être dans un monde de science fiction, toutes seules, au milieu de la nuit
Sarah au volant. On se racontait nos vies
elle conduisait. Le soleil se levait. On avait tellement d'heures de route à faire, on s'en foutait
on s'arrêtait sur les aires d'autoroute. On s'endormait et on se reveillait en même temps. On prenait des soupes à la tomate, puis des pains au chocolat.

C'était comme une aventure, cette nuit blanche ensemble sur les autoroutes vides,
à se parler d'amour, des vaches dans le brouillard, de tout.

Hier soir, enfin, il y a quelques heures, avant de partir,
C'était la Fête à Barbara.

La Fête pour Barbara Weldens, qui est morte il y a quelques mois maintenant,
et que je ne connaissais pas. Il y avait avec nous des gens qui la connaissaient si intimement,
mêler leur musique ensemble, leurs vies, les projets, les fous rires, les coulisses,
et le reste, que je ne sais pas.

Hier soir, donc, au Printival, c'était la Fête à Barbara.
Je ne vais pas bien savoir comment raconter ça.
Maya a dit : c'est comme rencontrer quelqu'un par la place qu'il a laissé dans le monde.

Et c'était ça.

L'amour qui circulait là, dans les coulisses, dans la préparation,
l'attention et la fantaisie,
ce qui tenait les gens ensemble,
ce qui les faisait faire des numéros de clown virtuoses,
des claquettes maladroites,
ce qui faisait glisser la voix de chant lyrique et incantations rauques, en petits murmures,
sur des mots qui n'étaient pas les notres.
Ce qui tissait un tapis de musique, de mots, de verres de vins versés en équilibres, ce clown et ces musiciens mélangés, comme si on voulait faire une fête à quelqu'un qui n'était pas là. Pas vraiment, autrement, je ne sais pas, je ne sais pas comment dire ça.
ce qui voulait donner quelque chose, à tous ceux qui étaient dans le public,
ce théâtre rempli, dégoulinant de gens, le superbe petit théâtre de Pezenas, avec ses fauteuils rouges, sa scène ronde en bois, ses balcons.
Combien la connaissaient de près là dedans. Combien l'aimaient; combien aimaient ses chansons et la connaissaient aussi alors.

C'est comme rencontrer quelqu'un par la place qu'il a laissé dans le monde.
Maya me disait ça pleine de peinture, de mes yeux ça a été ça la fête à Barbara, les mains peintes en bleu de Maya, ses pieds peints en blanc, ses yeux brillants, et ce qu'elle avait dit sur Barbara. c'etait vrai : c'était ce qu'elle avait laissé dans le monde, qui faisait tenir tous ces gens ensemble, tous ces gens mis ensemble par elle, par l'absence d'elle, par le manque d'elle et par ce qu'elle avait donné, qui suffisait même en son absence, à nous faire nous réunir, nous sourire fébrilement, éclater de rire en coulisses en regardant le numéro de clown-trompettiste faire le striptease involontaire le plus drôle de l'histoire des striptease involontaires, attraper une jambe en plastique et hurler dedans, s'applaudir et s'encourager, se tenir là dans les coulisses pour tout voir, en toussant à cause de la machine à fumée, se prendre dans les bras avant de commencer, et puis faire nos numéros, chansons à elle, le plus souvent, brodés d'autres choses, comme des fils de couleurs qu'on aurait jetés là aussi, pour que ce soit plus juste, pour que ça lui ressemble. En quelque sorte, pour que ça lui plaise.

Comme faire une fête à quelqu'un qui n'était pas là. Comme la rencontrer par la place qu'elle avait laissé dans le monde.

Ecouter les gens parler d'elle. Parler avec les mêmes mots, la générosité, la fantaisie, le débordement, la grâce, l'envie, la rage, la facilité.
Pleurer franchement ou s'éclaircir la voix avec pudeur.
"C'est une drôle de chose, quand même." "On peut pas s'habituer."" Il y a des deuils, on ne peut pas s'en remettre. "
J'écoutais tout ça. Qu'est ce qu'on pouvait dire. Etre à côté de ça.

Je voudrais tout raconter. Toutes les chansons , ses mots dits par d'autres bouches, toute la préparation, pas comme préparer un autre concert, à la fois ça oui, mais aussi autre chose. Faire quelque chose pour elle, pour l'amour d'elle , dans les gens, les gens qui seraient venus voir peut-être.
Et puis faire quelque chose par ce qu'on avait appris d'elle, guidés par ce qu'elle avait laissé, donné, comment dire ça, inspiré par elle, comme oui, par ce qu'on avait appris d'elle, et partir sur ce chemin là nous-même, la fantaisie alors, et les mots forts, allons-y, allons-y, on ne sait pas faire du cirque nous, mais on peut donner l'impression, on va mélanger tout ce qu'on sait faire.

Ce qui s'est passé sur scène, ça a été filmé, on pourra revoir je crois les images.

J'ai tout vu moi des coulisses en toussotant par dessus la machine à fumée, à l'envers, de dos, à moitié, les musiciens et les performeurs cachés par le rideaux, qui surgissaient et disparaissaient.

A mon tour, je suis venue sur scène, plus tremblante que jamais, à cause du nouvel instrument et à cause de la situation. Maya me peignait le corps doucement, j'avais mis la plus belle combinaison jaune d'or, elle peignait mes pieds, mes jambes, mes fesses, mon cou, doucement, avec les mains, et moi je chantais, je ne veux pas de ton amour, je t'aime aussi, je ne veux pas de ton amour, je ne veux pas que tu me vois sans m'admirer, je ne veux pas par habitude t'effleurer sans te désirer.
Je regardais Maya, ma combinaison devenait blanche et bleue, ma peau aussi, mes mains sur la harpe tremblaient tellement. je ne veux pas de ton amour, tu n'es la femme de personne, je te veux libre pour toujours, je ne veux pas, je ne veux pas de ton amour.

Plus tard je suis revenue, la combinaison toute peinte, chanter terre d'oubli au bord de la scène. On était ensemble tout le temps hier même quand ça se voyait pas. Tout le monde chantait doucement, c'etait la fin du concert, on avait dit tous les mots mais pas l'absence, et cette chanson là vient dire doucement l'absence, qui est une chose vraie, ça dit la douleur, alors parfois, ça la réveille et ça la calme en même temps, calmer c'est pas le mot, mais dire les choses, dire qu'elles existent, ça met la douleur à un endroit juste, même terrible, ça devient la douleur qui est là, par une autre, celle de pas pouvoir la dire. Je sais pas si ça se comprend, ce que je raconte, je sais pas si c'est vrai pour cette fois là.
On a tous chanté encore ensuite, les ogres avaient pris Je Chante, la chanson de l'aurore, la chanson de dire je suis là maintenant et voilà ma place, moi je ne chantais plus parce qu'après Terre d'Oubli je ne peux rien dire, je regardais tout le monde.

On a salué maladroitement, on ne savait comme pas vraiment faire; c'est parce qu'on était pas venus parader, pas venus se faire applaudir. On était venus faire une fête à quelqu'un qui n'était pas là, on était venus faire une fête parce que quelqu'un avait vécu si fortement que l'empreinte laissée avait réuni tous ces gens, dans ce théâtre, pour faire une chose de musique et de couleurs, de clowneries poétiques et à pleurer de rire, une chose d'amour et d'absence.

C'était la fête à Barbara, et voir ça, l'empreinte d'elle dans le monde, c'était comme la connaitre, comme pouvoir toucher avec les mains les contours d'elle, où elle avait été.

4 avr. 2018

EPOUVANTAIL


Dans ma rue il y a un concours d'épouvantails
j'ai envie de me présenter

je veux dire, pas de participer
de me présenter, en tant qu'épouvantail

ils disent qu'il fournissent la structure en bois
ils disent qu'il y a des prix :
meilleur épouvantail
meilleur épouvantail fait pas les enfants
meilleur épouvantail élu par les oiseaux

je pense que je suis le pire épouvantail
le pire épouvantail de tous les épouvantails
je m'épouvante moi-même, certains jours
je peux faire s'envoler tous les oiseaux de ma tête

j'ai des espoirs en paille
qui flambent et qui s'envolent
et je suis faite que de ça, d'espoir
des muscles en paille, en espoirs de pailles
des os en paille
si j'étais une vache ou un âne je me mangerais
en regardant l'univers de mes grands yeux aux longs cils
en me demandant pourquoi les hommes peuvent bien vouloir me rôtir en broche

mais je ne suis pas une vache, je suis un épouvantail
je vais aller réclamer une structure en bois, pour m'appuyer dessus
je vais m'élire moi-même avec une couronne de papier mâché
du papier remâché j'en ai plein
toutes les lettres de refus
toutes les lettres d'amoureux qui disaient des mensonges
toutes les lettres que je m'écrivais quand j'étais petite et que je cachais dans la boîte aux lettres pour faire semblant d'en recevoir
je passais mille fois plus de temps à faire ça
qu'à essayer de me faire des amis

c'est parfaitement stupide
et pourtant
ça me parait toujours logique
dans mon coeur d'épouvantail

maintenant tout le monde m'écrit pour me demander des choses,
de faire des choses, de dire des choses, de résoudre des choses, de donner des choses
je voudrais creuser un terrier dans un endroit sans boîte aux lettres
je voudrais être tranquille et mâcher mon petit papier
toutes les lettres de l'alphabet noires de salives
morceaux de mots là sur ma langue
pour pouvoir m'en resservir

pour pouvoir faire illusion
et faire croire aux autres
avec mon chapeau, ma chemise,
mon pantalon déchiré, mes jambes de bois
avec mes yeux dessinés au pinceau
et ma peau qui s'envole
au fur et à mesure qu'on la regarde
puisque je parle
puisque j'ai une couronne
que je ne suis pas
pas vraiment
un épouvantail

31 mars 2018

MERCI BREHAL !!




Merci pour la jetée au milieu de la mer, pour la pleine lune, pour le repas végétarien cuisiné toute la journée, pour les petits canards en plastiques sur la tarte aux pommes, pour la salle montée exprès d'un bout à l'autre, pour Adelys en première partie, pour le grand silence dans la salle, pour la joie débordante de retrouver Louise et JL et de se jeter ensemble à nouveau là-dedans, merci pour la version improvisée du Partisan, pour les compotes à la fraise du petit dej, pour les chants de toute la salle sur Terre d'Oubli, qui s'élevaient au fur et à mesure que je grimpais les marches des gradins, les bruits de clefs, la guitare dans l'ampli, les fleurs trouvées près de la plage et accrochées dans mes cheveux , s'y fondant dans la même couleur, merci pour le Géant qui déployait ses grands bras et son sourire lumineux, pour Tibô qui comprenait mes indications sonores avec les yeux quand je n'avais plus de mains pour les dire, merci d'avoir reçu ces deux heures déroulées, traversée de chansons sans cesse recousues ensemble, chose qui se réveille et qui renait quand on souffle dessus, quand on entre à l'intérieur, merci de nous avoir accueillis avec toutes ces histoires, toutes ces créatures qui habitent dedans, tout ce paysage déroulé, changeant, traversé, encore une fois.

VOILA MERCI BREHAL DE CET ACCUEIL FOUFOU ET AH OUI DÉSOLÉE D'AVOIR DIT QUE TU ETAIS EN BRETAGNE ALORS QUE TU ES NORMANDE, j'ai eu de la chance qu'on ne me lance aucune compote suite à cette bévue, c'est vrai qu'en y reflechissant j'ai vu de nombreuses vaches normandes, mangé de la tarte aux pommes normande, et que Louise a du demander s'il y avait pas du beurre salé par hasard. Moi, j'avais lavé ma géographie dans l'idée de courir vers la mer, et c'est d'ailleurs aussi un des souvenirs que je vais garder de toi, Brehal, à cause de mon goût des horizons et de de l'air et du bruit de l'eau, à cause du sable encore dans mes chaussures, je vais garder les visages, les rencontres, le silence, les émotions de chaque phrase chantée et de chaque note entendue, mais aussi le souvenir de tes vagues lourdes et joueuses, on se remplissait les poumons comme pour crier mais tout ce qu'on faisait c'était se taire, en regardant les vagues se dérouler vers nous l'une après l'autre, et qui nous faisaient reculer en riant, parce qu'elles venaient chercher à nous mordre les pieds, comme un petit chiot.

15 mars 2018

Merci Chant'Appart !!

Merci Chant'appart pour ces trois concerts toujours aussi étonnants de détours, de rencontres, de petites acrobaties qui retombent exactement là où il faut.

On déplace la scène, on décide qu'elle est dans la maison. On amène les gens, les fauteuils, la technique, et le plateau, entre la soupe et les peintures du salon. c'est là qu'on monte le fil, c'est là dessus qu'on fait des acrobaties, comme en plein jour. D'un soir sur l'autre, avec de nouveaux compagnons de jeux, un nouveau décor.

credit photo : Allain Huchet



On dirait comme ça un voyage seulement domestique, pourtant, en trois jours, j'ai rencontré David Sire, qui a parlé d'un pays où le vent décide bienheureusement du nom des gens, et Cerf Badin, nouveau gourou des trémolos, et recroisé la route de Clément Bertrand, qui comme toujours a pris la direction pleine mer , et avec lui recroisé aussi Nolan, qui décidément porte des histoires étonnantes et frétillait ce jour là de partir le lendemain a la pêche à la truite;

 j'ai aussi sympathisé avec un Lama nommé Tekka, mangé énormément de verrines à la betterave, de pommes de terre grillées, de petits gateaux aux pommes, retrouvé Dimitri qui m'avait déjà sonorisée sur un des Chant'appart et connaissait bien les particularités de ma guitare adorée, rencontré Olivier qui me regardait tracer des traits dans les airs pour expliquer ce que je voulais, et a quand même tout compris, et n'a pas bronché quand on lui a annoncé un duo de dernière minute, et Simon, qui s'est décarcassé pour que je trouve mes marques sonores,
et puis j'ai retrouvé Marguerite, Allain, Laurence, Christian, Françette, et tant de visages familiers de l'asso Chants Sons, et puis j'ai été accueillie par Agathe et François, qui me bourraient les poches de petits gateaux vegan faits exprès pour moi, me laissaient attacher des ficelles à leurs lampes, avaient une fontaine de vin sans soutien gorge, et me demandaient si Vegan ça voulait dire même pas de beurre dans les mogettes?
et puis le deuxième soir c'était Stéphane et Christine, et Elise, aux petits soins, un buffet comme pas permis, toute une ménagerie à rencontrer, une scène construite spécialement pour l'occasion, et puis le lendemain dans la voiture les histoires de Stéphane, trains d'Amérique du Sud, aventures à travers les périodes et les jungles, et l'histoire de cette ferme, les histoires de vies, de voyages, enfin le dimanche, les filles du Pont qui s'étaient mises en quatre bien qu'elles soient déjà huit, pour que tout soit prêt, pour que l'après midi soit comme un soir, comme au milieu de la nuit.



credit photo : Christian Gervais 

 On a fait ce duo donc, avec Clément Bertrand, la guitare de Nolan avec nous aussi, sur le Partisan de Cohen, une version un peu bricolée, dans laquelle j'ai rajouté des tiroirs et des tiroirs, qui s'ouvrent à toutes les voix rencontrées. J'étais contente de la jouer et j'étais contente qu'ils disent oui, tous les deux, à venir partager la chanson. J'ai aimé ce moment.
Après ça comme la boîte du coin était fermée, on est rentrés chez Monique, dormir quelques heures, tous les trois dans la chambre comme des ados en colonie de vacances, les histoires de truites et d'école et de bouquins qu'on se racontait, et le bisou de Monique pour nous dire bonne nuit comme des gamins qu'on était redevenus, la brioche décidément présente dans toutes les maisons vendéennes au lever du soleil, comme un talisman mangeable, les poèmes échappés et remis dans ma poche inextrémis, que je récitais entre deux bouchées de brioche, pour expliquer pourquoi je les gardais comme ça toujours dans mes manteaux, regarde tu te réveilles et la première chose que tu lis le matin c'est ça : " je fais naître en toi les frénésies de frayères au fond du coeur d'outaouais, et le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta gorge", c'est fou ce poème là, regarde la lumière que ça fait venir, je disais à Monique en gloussant et en reprenant des pruneaux, et puis les confidences encore dans la voiture, et puis le départ vers Paris.


 credit photo : Allain Huchet
 crédit photo : Stéphane David

 Ce week end, le 18 et 19 Mars, je rempile pour deux dates, aux Herbiers et à Landevieille.

Merci merci à tous ceux qui ont accueillis ces petites sorcelleries déployées dans le salon, et à ceux qui sont venus les recevoir.

 J'ai pris quelques heures pour atterrir, dire merci, raconter, parce que la semaine dernière c'était quand même six concerts de suite alors question fatigue c'était pas de la tarte. Plutôt de la brioche, j'imagine.
Et c'est en pensant à un matelas de brioche mou, sucré, doré, que je file dormir quelques heures, en pensant aussi à la magnifique proposition citoyenne de Zaza Fournier, croisée avec bonheur sur le quai du premier jour, avant qu'elle ne reparte vers son splendide déluge : mettre de la brioche sous verre dans tous les lieux publics, avec un petit marteau et un écriteau "en cas d'urgence". Moi, je vote Zaza. Et je vous dis à bientôt, vous souhaitant aussi une nuit briochée.

Pour ceux qui ne sont pas en Vendée, les prochaines dates c'est le 30 Mars à Bréhal, et le 31 Mars où je me faufilerai en solo, à Oignies, où j'aurai la joie immense de faire la première partie de Catherine Ringer.

MERCI LE CAFÉ DE PARIS !

19 févr. 2018

MON CHAT ! / Tournée Mégaphone Tour



ALORS OUI
une chose en entrainant une autre
pendant cette tournée du Mégaphone Tour
avec Massy Inc et Gisèle Pape
on a fait une reprise des PussyCat Dolls



l'avalanche a du se passer à peu près comme ça : 

Le premier jour on s'est dit que ce serait cool de faire une chanson tous ensemble
et Massy inc a évoqué qu'il était en train de bosser sur une reprise en français des PussyCat Dolls
Gisele Pape et moi on a avalé notre salive de travers mais on a dit euh ouais euh écoute on verra

Le deuxième jour on avait trente minutes de trajet et dans la voiture on a écouté son instru
c'était vraiment bien et vraiment drôle et on a commencé à trouver des choeurs beaucoup trop alléchants pour résister à l'envie de la jouer le soir même, avec une espèce de posture finale improvisée sur le carrelage du Café Cantine

Le troisième jour j'ai rajouté d'autres paroles subtiles et Gisèle a commencé à nous faire des intros et des outros de plus en plus déglingues et on a commencé à trouver ça normal de chanter les PussyCat Dolls tranquillou pour clore nos concerts
en même temps on a commencé à chanter ensemble "Nager Sans Coeur", la chanson renversante de Massy inc sur le fait de poser son coeur sur le bord pour pas se noyer, à laquelle je suis venue répondre aussi, que c'est pas possible, qu'on est fait d'eau, qu'on peut pas se noyer quand on se souvient que la rivière c'est nous. 
ça a commencé à faire un équilibre émotionnel assez intéressant.

La nuit du troisième au quatrième jour on s'est aperçus qu'il y avait une piscine dans la superbelle maison où on dormait, et on a décidé qu'à la place d'effectivement dormir, ce serait bien plus intéressant de tourner un clip pour notre reprise des Pussy Cat Dolls.
Je n'ai toujours pas de regret pour ces trois heures de sommeil échangées contre des fous rires à se rouler par terre. J'y gagnais au change, haut la main.


Le quatrième jour on jouait au centre Emmaus et Gisèle nous a rejoints avec son synthé éclairé, sur Nager Sans Coeur. On a commencé à explorer aussi ce qu'on pourrait faire ensemble sur mon set, sans trouver, ce jour là. C'est aussi le jour où j'ai oublié mon manteau sur l'aire d'autoroute, et puis oublié mon portable dans le camion pour la nuit, et puis compris que j'oubliais décidément beaucoup trop de choses. Les histoires que les gens racontaient, là dedans, en offrant le thé. On pouvait plus être évaporés en se souvenant de ça. L'oubli parfois c'est un pouvoir magique mais parfois c'est une chose terrible.

Le lendemain on jouait aux Marcheurs de Planètes, à Paris. On avait un peu plus dormi, et j'ai fait cette petite vidéo pour raconter l'oubli et l'agitation et ça m'a remise à l'endroit. On a fait une belle version de Nager Sans Coeur et j'aurais voulu que quelqu'un l'enregistre pour pouvoir l'écouter encore. Gisèle a fait un concert qui a fini de tout remettre à l'endroit, les émotions, les notes, et Massy Inc a fait une chanson instrumentale qui s'appelle "Enculeur de Maman" en la dédicaçant tout spécialement à notre GPS et tout le monde à trouvé ça très bien. C'est vous dire l'ambiance. Notre version de "Mon Chat", la reprise des Pussy Cat Dolls, a soigneusement été filmée et transmise en direct par Maïlise, qui fait la communication sur le Megaphone Tour, et on peut entendre en tendant l'oreille, Sylvaine faire de soigneux petits miaou miaou pile aux bons endroits.
C'était la fin de la première partie de la tournée, j'avais décidé de ne plus rien oublier mais visiblement ça avait éclaboussé tous les autres, qui oubliaient à leur tour leurs clefs, leur gilet, leur organisation. Le camion a zigzagué pas mal ce soir là et tout le monde a fini par trouver un lit pour dormir.

Le septième jour on a commencé à regarder les images et on s'est aperçus que la qualité était celle d'un camescope des années 90 trempé dans du coca cola. Il y avait eu un problème avec les réglages et on a sérieusement hésité à se décourager. On avait notamment de nombreuses scènes hilarantes à base de bouées dans la piscine et de retournements sexy sur des lianes qui n'étaient pas utilisables du tout. Je continue néammoins de penser que le simple souvenir de ça valait les courbatures (surtout que c'est plutôt Gisèle qui a eu les courbatures, vu que moi ça m'est pas forcément venu à l'idée de grimper sur les lianes).

On a fait un concert au Krill, et ce soir là j'avais décidé de changer complètement mon concert, j'ai enlevé mes chansons colorées de toujours et dit d'autres choses plus souterraines, comme "La Bergère d'Oubli". On a résisté à jouer au babyfoot, mangé des moelleux au chocolat, et on est rentrés se coucher dans une maison où on allait passer deux nuits, au milieu des montagnes. ça paraissait une stabilité folle. 
Le huitième jour on s'est reposés, on s'est promenés, et on a enregistré un peu plus proprement notre reprise des Pussy Cat Dolls. J'ai des images mentales inoubliables de Gisèle et Massy inc en train de susurrer des trucs dans un cintre avec un collant dessus, en se dandinant en rythme. On était épuisés mais contents et on avait décidé de pas se laisser abattre par la qualité des images du clip. Sans doute la soupe, la mozzarella, et le repos, y étaient pour quelque chose.
Je passe volontairement sous silence les tenues vestimentaires de cette journée de pause, qui ont impliqué une grenouillère adulte de type panda-roux, des échanges de pyjama, des chaussettes qui ont lancé un débat étonnant et vaguement vulgaire sur les réponses de survie aux différents types de déperditions de chaleur, des taches répétitives de nourritures sur toujours le même pantalon, et des paroles de type "n'aimerais tu pas que ta meuf soit chaude comme moi" chantées en bonnet, pantoufles, et pyjama.

Le neuvième jour on a joué au café Plum, à Lautrec. On a essayé encore d'autres mélanges de nos chansons, et après plusieurs tatonnements, dans la petite cave sous le café, je sais pas trop comment ça s'est fait mais j'ai eu la chance d'avoir à la fois Massy inc qui m'accompagnait au Pandeiro, ce petit tambourin brésilien, pour commencer le concert a capella, et Gisèle Pape qui ressurgissait pendant ma Bergère d'Oubli, avec sa guitare, pour finir. Au milieu je les invitais tous les deux sur Nager Sans Coeur. ça a été un de mes concerts préférés, à cause de tous ces mélanges. Ensuite pour finir on a bien sur chanté notre reprise des Pussy Cat Dolls, et je commençais aussi à trouver ça beaucoup trop normal d'avancer dans le public en disant des paroles poéticosalaces en grimpant sur les chaises pour leur faire une lapdance ratée de dessous les fagots. On savait qu'après ça il en restait plus qu'un, et le Café Plum a commencé à nous servir des bières d'abbayes.

Le lendemain, on s'est relevés avec étonnamment pas la pire gueule de bois de l'histoire, et on a planché sur le montage du clip. Gisele Pape s'est mise à faire les stories instagram les plus audacieuses de l'histoire des routes et des supermarchés. On a aussi vu un âne, mangé des crèpes, et tenté de compter combien de fois Massy Inc se prenait les pieds dans des chaises. On a arrêté de compter, et on est allés se coucher, un étage rempli de ronflements et l'autre de discussions sur les peurs et les portes à ouvrir, le pourquoi de ce qui nous amenait sur scène, et nous y gardait. Le lendemain on a repris nos affaires, dit au revoir à l'âne et au cheval, et caché les oeufs du supermarché parmi ceux des poules. Je continue de me demander quelle tête a fait la personne qui les a ramassés et de trouver ça complètement débile et poétique à la fois.

Le dernier jour, on a joué au Relais de Poche, à la fois très content et très tristes, de jouer une dernière fois. Gisele a failli pleurer en disant les remerciements et j'étais beaucoup trop émue de ça. Je me suis aperçue que je connaissais toutes les paroles de toutes leurs chansons par coeur. Je suis montée sur une chaise pour commencer le concert à capella, je les ai invités sur Nager Sans Coeur, et puis Gisèle m'a rejointe pour la Bergère d'Oubli. C'était fini et c'etait bien mais c'était triste quand même. Pour pallier à ça on a joué les Pussy Cat Dolls et l'autre reprise de Massy inc sur laquelle Gisele et moi on fait les choristes, tant qu'à faire. La salle s'est levée pour bouger-bouger et on était contents-contents. Après le repas on a montré notre clip aux gens qui nous accueillaient, et comme ils ont quand même continué de nous parler ensuite, on a trouvé qu'on était ok pour diffuser ça dans le monde. Je sais pas ce qui s'est passé pour les autres mais Gisèle et moi on a monté un réseau parallèle de deal de tisanes pendant la nuit, en s'appelant au talkie walkie, avec une lampe frontale à disposition.

dans la voiture du retour on a fini les dernières petites retouches et choisi l'écriture la plus scintillante que proposait le logiciel de montage, on s'est mis d'accord pour une date de sortie de notre petite bêtise, c'est à dire aujourd'hui, et puis on a largué Massy inc à l'aeroport. On a continué de s'écrire pour se tenir au courant des avancées des salles d'attentes et des découvertes fabuleuses de l'aire d'autoroute. On était conscients qu'on avait créé une espèce d'écosystème à partir de nos trois univers qui ont l'air complètement différents, et on se demandait si maintenant cette petite planète existait, ou si elle allait se dissoudre, comme ça.

Comme dans n'importe quelle inondation, on s'est pas vraiment aperçus à quel moment la température et le niveau de l'eau avaient grimpé dangereusement, tout ce qu'on sait, c'est qu'à un moment, on était complètement dans la piscine, en train d'interpréter les Pussy Cat Dolls le plus sérieusement du monde, sur un fond de moquette rose.

Je me rends bien compte que cette suite d'évènements ne constitue pas une explication scientifique à ce que vous allez voir. C'était surtout histoire de vous en éclabousser, et de me souvenir de cette plongée, qui m'a valu des fous rires qui étaient beaucoup, beaucoup mieux, que dormir quelques heures. Si vous voulez vous rouler sous des néons avec nous, voir des chorégraphies turbulentes, des choix de costumes audacieux, et des apparitions spectrales dans des décors à couper le souffle, si vous voulez voir Gisèle Pape danser de manière irrésistible dans sa veste dorée, et moi tenter la pire chorégraphie de l'histoire en blouse de peintre et couronne de fleurs, si vous voulez voir Massy inc dans son rôle habituel mais avec bien moins de vêtements, si vous aimez les Pussy Cats Dolls mais que vous demandez ce qu'elle pouvaient bien raconter, et de quoi elles auraient l'air, si ça avait été un groupe produit plutôt en France et plutôt par le Megaphone Tour. Si tout ça, et même si rien de tout ça. Ce clip est pour toi bébé.



13 févr. 2018

MILLE DE COEUR N°14

aujourd'hui c'est la quatorzième chronique
je ne les ai pas publiées à chaque fois
mais en allant sur celle-ci
si vous êtes curieux, si vous avez soif, si vous avez envie
vous pourrez zigzaguer parmi les treize autres

chaque fois on parle d'une chanson merveilleuse ou surprenante
et puis
on l'écoute

on l'approche en tirant sur une ficelle
comme dans ces stands de la fête foraine
où on tire sur une ficelle sans savoir ce qui va tomber
en espérant toujours l'immense nounours
avec l'adulte à côté qui souhaite que ce soit SURTOUT PAS l'immense nounours

eh ben je vous le dis
avec cette chronique
ce qui tombe
c'est toujours l'immense nounours
c'est juste
on sait jamais encore lequel


on m'a proposé cette chose là, parler des chansons que j'aime
mais les chansons que j'aime
qu'est ce que vous voulez
c'est les plus immenses de tous les immenses nounours
évidemment

avec cette chronique
je peux les partager avec vous

tout neufs
et tout chauds
et tout
immenses
paf
au bout de la ficelle
voilà

.......................

Ce soir
avec autant de retard que nécessaire
une histoire d'eau
de mousse
et d'une créature
qu'on peut appeler
avec ses longs, longs, longs bras

c'est pour MILLE DE COEUR et c'est pour écouter cette fois Wooden Arms, de Patrick Watson, avec Lhasa.

une histoire de sommeil, de repos, de lumière,
une histoire d'amour et de mots simples,
comme dans les prières ou les formules magiques
j'espère que vous écouterez ça
pour vous endormir
complètement bercés
par les voix et la lumière de la chanson

13 Février 2018 - Journal intime en plein air



aujourd'hui ça fait à peu près douze ans
cette histoire précisément
je sais pas pourquoi
ça a mis douze ans pour la raconter

je sais pas pourquoi c'est aujourd'hui
j'ai raconté un peu et ensuite j'ai raconté tout
c'était pas si difficile
c'était difficile que ce soit arrivé
mais la raconter j'étais prête
c'est bizarre à dire peut-être mais je me suis simplement trouvée courageuse
simplement parce que
c'est tout ce qui a eu lieu finalement
pendant que je racontais

je me suis relevée de raconter l'histoire
l'histoire jamais racontée depuis douze ans
j'ai regardé autour de moi
les mots écrits partout dans ma chambre
j'ai pris une photo dans le miroir

voilà
je me suis dit
à quoi je ressemble
sans le poids de cette histoire

j'avais mis ma veste jaune
ma préférée - celle qui est huit fois trop grande
et je suis sortie sous la minuscule neige

le chat du café est venu tout de suite sur mes genoux
et tout le monde m'a parlé
Nemo avec ses secrets et ses chewing gums
l'écrivain à moustaches, la vieille dame avec son respirateur

tout le monde me reconnaissait
et me parlait d'autres fois où j'étais venue,
où ils m'avaient vue

je me suis dit
mince
voilà que j'existe

on dirait que tout le monde m'avait vue
quand je croyais être un petit fantôme dans l'un ou l'autre café
quand je ne laissais personne m'approcher
tous ces jours de toutes ces années

je pense que mes yeux disaient ouste
et ma peau disait aïe
pshiiit comme on fait aux chats qui s'approchent d'un gâteau

mais là je mangeais mon muffin au chocolat
le chat sur mes genoux
sans crainte
un sourire sur les babines

c'est ça alors
une réparation
c'est
la légereté
retrouvée
tout son corps remis
comme on s'étire
comme on reprend
un costume
un paysage

ces derniers jours je manquais d'air
et maintenant
j'ai la tête qui tourne
comme quand on a respiré trop vite

c'est tout l'air que je veux maintenant
tout l'air
que je retrouve

ma vie
qui est redevenue
ma vie

et plus seulement des restes

c'est fou quand même

parfois on me demande pourquoi j'aime autant les mots
c'est si bizarre comme question
pourquoi aimer la vie l'amour la magie
les mots
c'est ce qui fait
que je suis vivante
c'est ma chevelure et ma colonne vertébrale

c'est le chat tout tiède sur mes genoux
avec son odeur de voleur de poisson

tout ça qui est à moi et à vous en même temps
grâce aux mots

les mots c'est le premier cadeau
c'est
comme l'air

et aujourd'hui
ça m'a tout rendu
ma légereté, toute ma légereté c'est beaucoup

des mouvements de mes mains sans
la crainte de casser le monde entier en cas d'erreur

 j'ai tout écrit pour m'en souvenir et puis
je me suis relevée
j'ai vu que je me promenais avec cette légereté nouvelle

je regardais les mots dans le miroir
ceux écrits là un jour où je ne trouvais plus mon cahier
et où j'avais une chanson dans la tête, qui demandait à être écrite

une chanson de désir et de ce moment d'immobilité, avant de faire quelque chose
une chanson qui demande d'enlever son manteau de peur

voilà
pourquoi j'ai pris la photo
c'était comme le regard des gens dans le café

qui disait
tu existes
tu n'étais pas sûre et tu luttais pour ça tous les jours et personne le savait
mais les miroirs et les yeux te voyaient

ils disaient 
tu existes
je t'ai

vue

et j'existais 

c'était vrai 



9 févr. 2018

Le secret des bus 31


En octobre dernier j'ai écrit ce petit texte
je ne pensais pas le publier
parce que ça parlait d'un secret
 
mais hier soir, au café,
j'ai recroisé Nemo 
c'était la veille de mon anniversaire
il se souvenait parfaitement de moi
j'étais contente de le revoir, on a parlé de la vie et des chewing gums, et quand il est parti
j'ai relu ce texte  écrit en octobre, que je vous mets ci dessous
et dans lequel il disait qu'il allait me recroiser
quand ce serait mon anniversaire

on s'en fiche un peu de ce qui est vrai ou pas, mais ça me parait tellement joli, cette chose arrivée, qui parle des prophéties qu'on connait l'air de rien, de la facilité à emprunter des passages souterrains, mystérieux pour tant de gens et absolument fluides pour d'autres
 j'adore les choses qui sont bizarres et vraies en même temps
et puis
en octobre je voulais tellement voir de la neige que j'avais écrit, le même jour, sur le même papier, un texte sur la neige, sur l'attente et sur le désir


relire tout ça aujourd'hui
sous la neige
avec les enfants qui font des plans machiavéliques dans leurs mouffles
et les adultes qui font semblant d'être sérieux pour aller au travail et de grommeler
alors que quand on les recroise la nuit ils sont pompettes et ils dessinent des coeurs et des bites sur les pare brises

eh ben ça me donne l'impression que tout est exaucé 
et je me promène dans la ville en ayant l'air d'un petit bonhomme de neige bleu et blanc très content

alors aujourd'hui j'ai pensé que je pouvais publier ce petit texte
sans vraiment d'hésitations
ce secret
vous saurez le garder
n'est ce pas ? 

il peut être à nous tous
et rester un secret
je crois

.............................................

LES BUS 31


il vient d'arriver quelque chose
aujourd'hui, à l'instant,
au café.

c'est Nemo
qui est venu d'autorité s'asseoir à ma table malgré mon casque et mon regard interloqué
il avait une tête de petit garçon, il était très agité
j'ai enlevé mon casque et je lui ai demandé ce qui se passait

s'est ensuivie une espèce de conversation
où il m'a raconté pêle-mêle des morceaux de sa vie comme un puzzle à mettre ensemble
il m'a dit soudain que j'étais mal habillée mais qu'il m'aimait de tout son coeur
il aimait aussi de tout son coeur les bus, surtout le 31
il m'a demandé un euro pour s'acheter un pain au chocolat
il était offusqué que j'ai compris "Clement" au lieu de Nemo, il m'a décrit la coupe de cheveux qu'il aurait eu s'il s'était appelé Clement et m'a regardée de travers de ne pas savoir ça d'instinct.

il avait quatorze ans, presque quinze,

il m'a dit un secret
un jour on se recroisera dans le bus et ce sera ton anniversaire
alors je te donnerai un carré de chocolat avec ma photo dessus

il m'a demandé de montrer la photo des bus, les bus 31
avant de repartir il m'a dit

voilà, maintenant, ce sera tes bus. Les bus de la ligne 31. Je te les donne.

je lui ai pas dit mais j'ai rarement eu un aussi beau cadeau.

donc voilà
je vous le dis
à partir de maintenant
tous les bus 31
sont à moi



13 janv. 2018

journal intime en plein air - samedi 13 Janvier




les jours sont si épais
je devrais m'habituer mais toujours pas
mes poumons ne sont pas faits pour trier l'épaisseur de ce que j'aspire
ce sont mes mains qui détricotent, à la place
ça fait que j'ai moins de temps pour faire le reste
je vais plus lentement

c'est ennuyeux
mais c'est important
je voudrais pas sortir dans le monde avec un faux visage tricoté sur la tête
je préfère la version nue de moi
je préfère le vent qui mord les joues
et je veux moi aussi mordre le vent en retour
avec ma bouche

j'ai rêvé d'une douche en cachette
dans une maison pas accueillante
mes cheveux, depuis le violet et le rose de la réalité
avaient viré au vert dégueulasse
vert trainé dans les égouts, vert raté
pas le vert radieux de l'été, des fêtes, des roulades dans l'herbe, des mojitos à cinq heures du matin,
mais je tenais la tête haute
mes cheveux étaient comme une plante
qu'on a noyée
ils avaient changé de couleur sous le poids de l'eau
mais dans le rêve je savais que ce n'était pas grave
parce que ma peau était glissante
et que de ce poids
je m'en défaisais de jour en jour

ce matin je me réveille
le passé est encore assis sur ma poitrine
le passé est entré chez les voisins
il ne frappe pas à la porte il 
vient dans ma maison
changer mes meubles de place sans me demander la permission
il met les chaises et les inquiétudes dans mes jambes
il est un petit réveil matin geignant dans mes oreilles
et je mets la musique fort très fort
pour ne plus l'entendre

tous les jours je prépare mon évasion
il ne perd rien pour attendre
je ne veux pas me battre contre lui
je sais qu'il est fait de vieux corps perdus, de chairs qui roulent sur elles-même
de doigts qui s'écrasent avec des routes et des marteaux
je ne veux pas me mettre quelque part au milieu de ça
parce que ce n'est pas ma place
ni sous le rouleau compresseur ni dessus

je le balaye comme tous les matins
je lis des poèmes de cailloux et de danse
c'est pour lui et pour moi à la fois

je sais que l'air est plus épais à certains endroits
je ne veux pas ajouter le poids de ma colère par dessus
je veux ouvrir les fenêtres
et m'en aller

je déménage
et je laisse tous les cartons du passé
se décomposer et fleurir

je dis fleurir
ce n'est pas une épice de faux-bonheur pour mettre à la fin d'une chose puante
c'est parce que les fleurs sont si étonnantes
on peut les couper et faire un bouquet de fleurs de cadavres
les fleurs et les feuilles c'est ce qui pousse même par dessus la mort
c'est ce qui vient dire que la mort éteint et se rallume
les choses sont parfois hantées d'elles-mêmes
et on peut enlever cette odeur de hantise
on peut lui parler et se tenir très loin d'elle
et on peut regarder les choses mourir et pourrir
et parfois
quand on n'attend rien du tout
quand on revient à l'endroit où tout est enterré
on a cette surprise là
un champ de fleurs, poussé sur tout ce qui voulait se taire
un champ de fleurs pour dire ce qu'il restait à dire

quand on a tout bien trié, enterré, calmé, quand on est parti au bon moment, qu'on a crié au bon moment, qu'on a couru comme on a pu, qu'on a hurlé à la moitié des choses qu'il fallait vivre et à l'autre qu'il fallait se taire
quand on a enlevé la terre de sa propre bouche pour la jeter au visage de ce qui avait besoin de ça
parfois ce qui criait c'est ce qui avait besoin de repos
on peut l'enterrer et lui dire, tu as le droit de te taire et de mourir, maintenant
je te fais un lit dans le ventre de la planète, c'est pour que tu saches
je te mets là parce que c'est ta place de chose qui criait parce qu'elle voulait mourir
et quelquefois
les fleurs
elles parlent d'une voix rauque, elles veulent dire encore quelque chose
parfois c'est difficile à entendre parce que ça parle bas ou encore douloureux
mais parfois
pas toujours, mais parfois
ce qu'elles disent
les fleurs
c'est merci



ROUGE ZOMBIE - exposition à Podensac (33)

Salut Podensac !

 Tu peux aller voir l'exposition consacrée à ROUGE ZOMBIE dans ta médiathèque ! A partir du vernissage (aujourd'hui à 16h30) et jusqu'à la fin du mois, tu peux venir coller le nez sur les vitres et voir mes personnages d'encre se réveiller, rajouter des dents dans leur bouche, ou s'asseoir à l'envers sur des sièges d'avion.

J'eusse aimé moi aussi trainer mes chaussettes dépareillées au vernissage mais je t'envoie ces mots de loin, depuis Paris et les dernières retouches des dernières planches. 

Par contre tu pourras y trouver la radieuse Fany, l'éditrice qui a eu cette folie éclairée d'embarquer avec moi dans cette aventure de zombie végétarienne. Elle pourra te raconter comment on a tissé ça ensemble, et comment hier dans un café j'ai failli gâcher six mois de travail au moment de tout rendre, en renversant un encrier plein sur l ensemble de mes planches.
Tout le bar autour, qui avait suivi ce qui se passait parce qu on parlait fort, s'est figé comme dans chat glacé. On a respiré, pas crié, rattrapé ce qui était rattrapable, accepté de recommencer le reste. On a décidé que c'était un jour de mains maladroites et qu'on allait tout arrêter tout de suite. Je sais pas si c'est toujours autant d'aventures de faire une BD mais dis donc. Heureusement la plupart de l'encre avait coulé sur quelques planches, sur des zones blanches ou des dessins pas difficiles a refaire. Dans les films de pirates, c' est toujours les derniers moments de la traversée, ceux où on voit la terre dans la longue vue, où les dangers sont plus aigus. Je retiens la leçon et avance maintenant avec l'épée et la patience à portée de main.

 Bisous Podensac, si tu vas voir tu m'envoies un mot et des photos? Je trinque avec toi avec mon long bras qui traverse la france, entre dans ta médiathèque, fais un tching inaudible, boit une coupe de mousseux invisible.

8 janv. 2018

TERRE BOUBLI




Aujourd'hui on a tourné la video pour Terre d'Oubli

l'ordi est plein de terre

mes cheveux sont pleins d'huile

il faisait froid, froid, froid

sur les images ma peau est blanche et mes lèvres sont violettes

"ça va bien avec tes cheveux" disait Thae, la petite fille

on prenait la terre dans nos mains

on la mettait sur le drap blanc

je m'allongeais dans la terre

c'était beau et doux et lent et froid et impressionnant

cette maison sans parquet qui nous laissait faire, qui nous accueillait

Leina venue nous aider, Maya si douce, Thae si sage

miraculeusement personne ne s'est fait mal

j'avais juste très froid

Thae a eu un peu froid aussi dehors, pendant les premiers plans
j'espère qu'elle en gardera quand même un beau souvenir

A la fin on est tous allés manger une patate pour se réchauffer

dans le restaurant Maya nous montrait les plans sur l'appareil photo et on s'exclamait

ensuite on est rentrées, Leina m'a aidée à tout ranger et on est rentrées

je lui ai fait un smoothie géant à l'épinard et à l'orange et au concombre et à la pomme

on a parlé et mangé des chocolats

maintenant c'est l'heure de prendre un bain brûlant

d'enlever le froid et la terre et l'oubli

de mon dos



il y a eu tellement de moments où on devait se retenir de rire ou de crier de froid ou de chatouilles
le mieux
c'était à la fin
au moment le plus dramatique
la lumière baissait alors il fallait se dépêcher de tourner les derniers plans
notre énergie aussi baissait
on avait mangé un pain au chocolat mais c'était il y a des heures et des heures
et il faisait froid dans la maison et j'étais plus ou moins à loilpé quand même

alors il restait à tourner le dernier plan le plus beau
avec les feuillages sur mes yeux et les fleurs dans ma bouche
Thae a découpé ma robe
et elle doit se pencher et écrire
TERRE D'OUBLI
sur ma peau

il fait froid
on est toutes très concentrées
Thae se penche
elle a le pinceau plein d'encre à la main
mais Thae a neuf ans et la journée a été longue
et au lieu de faire un d' elle fait un b
TERRE BOUBLI

pour nous ça a été extrêmement tentant d'utiliser ces dernières minutes de lumière pour un fou rire à rallonge
finalement on a réussi à se reprendre et à refaire la scène
tout juste dans les temps

terre boubli
j'ai repensé à ça
et à l'histoire que ma maman m'avait raconté
du fou rire familial à un instant comme ça, grave, dramatique
du rire qui vient pour rappeler la vie

j'en rigole encore dans mon bain brûlant
en rangeant les affaires
en mettant les fleurs et les feuillages dans l'eau
en mettant les robes et les tissus dans la machine à laver
en me répandant dans mon grand lit

quand même
terre boubli
je me répète en pouffant dans mon lit, en pensant comme j'ai de la chance
qu'on ait tourné une video si belle, si facilement,
avec des gens si beaux, si faciles
si particuliers, si irremplaçables, si doux, si étranges
comme j'ai de la chance
en revoyant les images défiler sur le petit appareil photo de Maya
en repensant aux tissus mouillés sur ma peau nue
avec la bouche qui se soulève à peine
d'un rire déjà endormi
terre boubli

22 déc. 2017

Les Pirates de L'Express

Bonjour ! 

que je suis heureuse de voir cette entrevue publiées sur le site de L'express Canada ! 

Ce sont les étudiants du cours de français Parlons Chanson, avec Dominique Denis, à Toronto, qui m'ont posé des questions sur ma chanson Les Pirates. 

J'y ai répondu avec autant de sincérité que possible, et comme je suis un peu bavarde à l'écrit, ça débordait un peu de la taille prévue pour l'article. 
Ils ont cependant réussi à garder l'essentiel - et puis je vous mets les réponses entières ci dessous, pour les curieux !! 

On y parle entre autres de ma famille, de panneaux de signalisation, d'étonnement enfantin, et de policiers tous nus. (surtout dans la version longue !)

Voici le lien vers l'Express : cliclic 
(et sous l'image, mes réponses entières)


cliclic pour lire l'article dans l'Express 

et ci dessous mes réponses dépliées  ! 


QUESTIONS POUR CAMILLE HARDOUIN (LES PIRATES)


Vous avez grandi au sein d’une famille qui gravitait vers les domaines scientifiques, mais vous aviez une imagination très libre et aventureuse. Votre famille appréciait-elle la manière dont s’exprimait votre liberté personnelle?

Il me semble que cet esprit aventurier était dans la famille mais qu'il s'est exprimé très différemment pour chacun ! C'est difficile de savoir ce qu'il y a dans la tête de quelqu'un d'autre, mais c'est sûr que cette tendance à aller voir de l'autre côté du rideau, cette envie d'explorer et de raconter les choses sans tenir vraiment compte des limites tracées au préalable, oui, ça a causé des petits frottements, des incompréhensions. J'ai mis longtemps à apprendre comment vivre avec cette soif et à en même temps être avec les autres humains finalement! j'ai encore l'impression d'apprendre, et cette impression bizarre de rencontrer enfin quelqu'un ma planète quand je rencontre un artiste dont le travail me parle.

Il y avait assez peu de musique mais beaucoup d'histoires - dans les livres ou dans les choses qu'on se racontait, et je me nourrissais beaucoup de ça. Même si il y avait aussi, avec tous ces docteurs, pas mal d' histoires de maladie ou d'opérations qui me faisaient sortir de table en hurlant !

Je savais que je devais prendre un chemin différent - pas seulement parce que je ne supportais pas les histoires d'opérations ! Mais parce que c'était la seule chose qui me paraissait faire sens à peu près dans le monde; j'étais vraiment sûre que c'était par là que je voulais aller, un endroit où je pouvais respirer et être un peu moi-même, avoir moins l'impression de tout retenir, de faire semblant. Je ne connaissais personne qui avait fait ça à ce moment là et j'avais vraiment l'impression de partir à l'aventure ! Quand on me demandait ce que je fichais dans la vie, je répondais qu'en tout cas j'arrêtais de faire semblant de tout le reste. ça a été ça, le début. Ma famille était un peu inquiète au départ mais tout le monde a été aussi encourageant que possible dès qu'ils ont un peu plus compris ce que je faisais, ce qui était aussi de mon fait, parce que j'ai assez peu de gout pour les explications, et puis que c'était assez inexplicable, au début, au sens propre du terme, c'est à dire que je ne pouvais pas et quelque part ne voulais pas formuler ce que j'allais faire.

En tant qu’artiste qui travaille dans le domaine du théâtre pour enfants, je me demande comment vous vous y prenez pour garder la magie de l’enfance dans la création de vos chansons?  

Merci pour cette question qui abrite un compliment si lumineux !
Je ne sais pas si je m'y prends d'une manière particulière, j'essaye découter au mieux ce qui vient, de déjouer les filtres en quelque sorte. C'est presque étrange de parler de ça car il faudrait probablement plus de recul alors que j'ai l'impression de nager complètement dans cet étonnement. je me sens curieuse de tout, y compris de ce qui se passe à l'intérieur, j'ai sans cesse l'impression d'être surprise, d'être émerveillée.
Je passe beaucoup de temps à regarder les choses pour essayer de trier ce qui me semble sonner faux, et à protéger et célébrer ce qui me semble précieux, comme quelqu'un qui cognerait doucement des doigts sur le mur pour voir s'il est en bois ou en toc.
Peut-être que d'une certaine manière, j'écris sans me regarder, ou en essayant de laisser ça le plus tranquille possible, en tout cas
Dans mon expérience, ce n'est pas très raisonnable ni très décidé d'écrire une chanson. D'ailleurs souvent ça vient complètement dérouter ce qui était prévu dans ma journée! j'en suis toujours à la fois déstabilisée et reconnaissante - c'est tellement intense et intéressant de voir naitre et se dérouler quelque chose.

Dans cette chanson, pourquoi avoir choisi de tutoyer le personnage du policier, qui est a priori une figure d’autorité?

Justement pour parler de l'humain tout nu sous l'uniforme !

C'est une histoire que j'ai vraiment vécue, ce policier désorienté venu interrompre un moment d'ivresse et de jeu, mais en écrivant la chanson je me suis rendue compte que la figure du policier parlait si fort parce qu'elle était aussi vraiment dans ma tête
la voix qui parlait très fort en me disant "tu n'as pas le droit" et que j'avais envie d'apprivoiser, ou de dérider en tout cas, au moins un peu.
Pour ça aussi je tutoie le policier : il est familier!
mais également parce que dans la vie, je trouve ça très important, de considérer que les gens en face de vous sont très proches, d'une certaine manière.

Dans toute la chanson on parle finalement des sentiments de ce policier. Donc on est vraiment du côté de la créature qui vit quelque chose, pas tellement du côté de l'uniforme ou de la rigidité de son repassage.

Vous avez écrit un jour que « faire des bêtises, c’est important dans la vie ». Pensez-vous que quand le policier de votre chanson était jeune, il faisait lui aussi des bêtises? Que lui est-il arrivé après ça? 

Elle est très belle cette question parce qu'elle donne envie de regarder comme une créature de sang et de chair et de souffle un personnage de mot, de papier, une personne que je vois dans ma tête tous les soirs quand je la chante, avec sa petite moustache et son air pincé dans le train en plastique, mais dont j'imagine finalement très peu la vie en dehors de sa chanson.

Si on l'enlève de son milieu naturel, qui est la chanson, qui dure finalement le temps d'une engueulade et d'une question dans un manège ! eh bien je pense qu'instantanément il se dédouble, ou se triplouble, entre le policier de la chanson, avec son uniforme imaginaire et sa moustache imaginaire, le policier qui un jour m'a vraiment disputée dans un manège avec des yeux progressivement de plus en plus attendris de comprendre qu'il se passait quelque chose de beau, qu'il était venu interrompre, et la voix policière dans ma tête qui me dit que voyons je ne devrais pas faire ça ou ça, que c'est inconnu, que ça ne se fait pas, que d'ailleurs j'ai du travail.. bref, que c'est interdit par la police de ma tête. Si je les secoue ensemble et que je leur demande ce qui se passe avant et après..
eh bien j'imagine qu'ils me répondent qu'avant, il est arrivé tout ce qu'il arrive aux gens qui deviennent rigides, donc une des mille façons de transformer un enfant tendre et étonné en personne rasée de près non par goût mais par peur.
Et après, eh bien j'aime bien l'imaginer, je crois que c'est le cas à chaque fois que je chante cette chanson, je le vois allongé dans son lit les yeux ouverts et brillants dans le noir, au bord de cette hésitation, comme s'il avait peur que même le fait de balancer un peu le fasse tomber. Je l'imagine avec cette émotion ressurgie, un peu douloureuse, l'envie de se retrouver à la place des pirates, d'être du côté de ceux qui se permettent les choses.. cette petite douleur surtout de voir qu'il y en a d'autres qui acceptent ce qui est imprévisible, tordu. C'est ça je crois qui est dérangeant, qui fait qu'on range vite ça dans la case de l'inacceptable, parce qu'on a peur de ce que ça peut ouvrir comme boîte, si on se met à considérer vraiment que peut-être c'est un peu joli.

Voilà ce que je m'y réponds, mais tu peux choisir d'y répondre ce que tu veux - la chanson elle t'appartient aussi, donc ton policier de la chanson.. eh bien il fait ce que tu imagines qu'il fait, avant et après !

Parlant de bêtises, en regardant en arrière, il y a-t-il des choses que vous regrettez avoir faites parce qu’elles se sont avérées avoir des conséquences regrettables et/ou imprévues?

Oui, terriblement. Cette légereté dont je parle, je la regarde aussi en partie du dehors. C'est pour ça que je suis les trois personnages à la fois, et aussi le manège entier finalement, et même la bouteille de vin ! J'aime bien célebrer l'exploration, l'idée qu'on cherche ses propres limites, que ce qu'on appelle "le terrain de jeu" est quand meme souvent bien plus large que ce qu'on nous a raconté. Si tu me poses la question à titre personnel, il me semble que cette exploration a été à la fois très importante, constitutrice et même salvatrice, et en même temps très risquée, parce que rien n'était pavé, qu'il n'y avait ni modèle ni panneaux de signalisation pendant longtemps parfois, alors ça m'est arrivée de faire des choses stupides. ça a été des leçons importantes, parfois, et d'autres fois juste des choses difficiles. Dans ces cas là, on se met soi-même un bon gros panneau de signalisation.

Un critique a dit à votre sujet que « Camille Hardouin n’a pas la prétention d’écrire pour représenter quelqu’un d’autre qu’elle-même ». Si c'est vrai, est-ce que les identités et les jeux de rôles — la Demoiselle Inconnue, les jeunes pirates du manège — sont pour vous un autre moyen de parler de vous-même?  

En tout cas je parle du monde depuis mon propre telescope ! Souvent j'aimerais pouvoir emprunter le regard de chaque créature vivante ,  et c'est ça aussi cette soif des propositions artistiques diverses d'ailleurs, c'est si fabuleux de pouvoir non seulement regarder quelque chose d'inconnu ou de nouveau ou d'imaginaire, qu'on nous offre, mais aussi de regarder cette chose par le regard de la personne qui l'offre. On voit et la chose et le regard! c'est fabuleux quand même !


Donc parler de mon expérience du monde, c'est plutôt pour dire un regard, oui, comme si je pouvais poser une question, est ce que pour vous aussi c'est ça? J'ai l'impression de visiter avec étonnement des zones émotionnelles du monde et d'essayer de les décrire le plus simplement possible. C'est une manière de montrer ou de tendre quelque chose à quelqu'un, comme un cadeau - tu as vu, ça? c'est étrange, ou, c'est beau, non? 
 
Quand aux figures qui apparaissent parfois dans mes histoires, comme la Bergère d'Oubli ou la Zombie, ou l'Etrange Petite Sirène, elles viennent incarner quelque chose, comme dans une performance où on vient dire quelque chose avec un geste, avec une situation. Elles viennent aussi parce qu'on a besoin d'elles je crois. La Bergère d'Oubli, avec ses bras qui viennent voler les cauchemars, j'avais très besoin qu'elle apparaisse en tout cas.

Pour les pirates de la chanson, eh bien ils sont faits de souvenirs, de mots, d'émotions.. Ils se sont incarnés à partir de tout ce qu'ils ont pu trouver pour fabriquer leur corps et leurs habits ! Je pense que les chansons, comme les rêves, viennent boire à plein d'endroits, et aussi qu'ils ont une part de mystère qui leur est propre et qui les rend si attachants.

Quand à mon nom, La Demoiselle inconnue, c'était celui qu'on m'avait donné un jour où j'étais montée sur scène sans me présenter. Un artiste que j'étais allée voir en concert avait invité quelqu'un du public, au hasard, à venir chanter une chanson, et j'avais sauté sur scène, et ce sont les articles qui parlaient du concert qui m'ont baptisée, la demoiselle inconnue. J'ai trouvé ça très beau et c'est comme ça que ça a commencé. Plus tard, c'est un peu comme un masque qui est tombé, ou plutôt comme un costume que j'ai enlevé. Avec à la fois un peu de tristesse et une envie de sincérité, de se montrer aussi vrai, vulnérable. C'est un nom que j'aimais beaucoup.

La poétesse américaine Louise Glück a affirmé que « la source de l’art est l’expérience, le produit fini est la vérité, et l’artiste, examinant le véritable, intervient constamment pour gérer, mentir et supprimer, toujours au service de la vérité ». Pensez-vous que c’est votre travail en tant qu’artiste de fabriquer de petits mensonges pour arriver à la vérité?

Tout d'abord, en tant qu'artiste, je fais justement très attention à bien contourner la notion de pensée, d'idées, et même de devoir, ou de travail . Je crois aussi que j'utilise assez rarement la notion de vérité, même si peut-être que ça revient au même, parce que souvent je préfère la notion de justesse. Qu'est ce qui est juste? C'est ça qui m'intéresse.

La vérité, ça m'apparait justement un peu.. scientifique, pas au sens curieux mais au sens froid, sûr de lui, du terme, comme lorsqu'on dit "la réalité", souvent pour parler seulement d'une part de la réalité, alors je me suis mise à être un peu allergique à ces mots, simplement parce que j'ai souvent l'impression que ce sont des mots qui viennent couper les possibles - pas que ce soit la faute des mots eux mêmes, les pauvres, qui se font lancer dans les possibles des gens.

Mais oui, bien-sûr, il y a une forme de traduction pour pouvoir dire le réel. Parfois parler d'une tempête, c'est la meilleure manière de parler d'une rencontre, par exemple. 

Laisser la chanson dire ce qu'elle dit, c'est aussi accepter qu'elle passe par des formes imprévisibles d'incarnation. Que ce soit des notes, des mots, des images, des détours dans l'histoire.. Il y a une très grande liberté, c'est aussi pour ça que c'est si intéressant de regarder une chanson naitre. En quelque sorte, je crois qu'elle ne se nourrit pas seulement de différents réels, ou de l'imaginaire, ou même des mensonges, mais qu'elle vient surtout les enrichir - les révéler, avec plus de facettes et de connexions que ce qu'on pouvait voir au départ. 


Merci infiniment de vous être intéressés aux Pirates, c'est une chanson si joyeuse, je l'aime beaucoup et j'espère qu'elle vous plait aussi. J'espère qu'un jour je viendrai la chanter à Toronto !!

Camille Hardouin