24 janv. 2017

Merci Montreuil !


Merci la ville miniature qui attendait derrière la porte, où on avait immédiatement envie de se perdre, en modèle réduit nous-aussi, comme dans une aventure de Jules Vernes, pour prendre le minuscule dirigeable au dessus du minuscule escalier jusqu'à la minuscule tour, avant de redevenir géante, et de se retrouver embarquée dans la salle de concert, qu'on était pas surpris de voir appelée "Argonaute".

J'étais en retard, en retard, comme un petit lapin à montre à gousset, j'ai couru sur scène pour me faire ma cabane habituelle d'instruments, mais ce jour là, je ne trouvais pas les portes, je m'emmêlais dans les sons, je devenais grognon, inquiète, je ne savais plus comment faire, je m'embarquais à Mille à l'heure sur les pentes de la bougonnitude, si bien qu'on a fait de notre mieux pour faire tenir la cabane, avec des bouts de bois en travers, des fenêtres qui tenaient avec des prières, et avec la gentillesse de toute l'équipe, et puis je suis allée trainer des pieds, un peu renfrognée, dans la Loge. 

Alors Buridane est entrée, on s'est dit une phrase ou deux, elle m'a montré les tapis de yoga dans le fond, je lui ai dis "Viens on fait des Salutations au Soleil", elle s'est pas dégonflée, du coup moi non plus, et nous voici à rencontre+4minutes , en chaussettes en train de faire la Montagne et le Petit Cobra, à écrire des citations sur le tableau blanc, à se prêter les paroles et les guitares; ça m'a remonté mon coefficient lumière d'au moins mille point, et remise le coeur à l'endroit, il suffisait visiblement de le secouer un peu.

Ensuite on a trouvé aussi Nesles, qui campait dans la loge d'à côté, on l'a fait venir chez nous, pour préparer un rappel ensemble, c'était un jour spécial ce jour là dans le monde, alors j'ai proposé Le Partisan de Cohen qui me hante et m'obsède, les frontières, la peur et le courage, on avait quelques minutes à peine pour faire ça mais on voulait le faire quand même, moi je me sentais trop fière et frissonnante d'écouter leurs deux voix sur les paroles et d'être là au milieu d'eux.

C'est comme ça que le concert est arrivé, en écoutant Nesles chanter la forêt et les amours, avec sa guitare qui s'éclairait, en écoutant Buridane dans sa robe rouge, serrés au fond de la salle, moi je m'étais changée dans les bureaux parce que la Loge était trop loin et qu'il faisait trop froid, j'avais mis mon gros manteau sur mes jambes nues, j'avais laissé mon pantalon derrière la régie, ça me faisait rigoler comme tout de le savoir là, et puis j'écoutais, oui, les histoires de noyaux qui attendent le printemps, les histoires de dérapages, de peurs, de patience, de courage, de recul, les histoires de tremblements. Je tremblais un peu moi-même, sûrement on tremblait tous. Il y avait beaucoup de gens que j'aimais dans la salle, même les gens que je ne connaissais pas je les aimais de toute façon, et puis il y avait deux enfants endormies, deux visages aimés, abandonnés, en train de visiter d'autres mondes, les cheveux en bataille sous les bonnets de fourrure, le corps échoué ici et la tête dans une aventure immense et secrète.

Ensuite c'était mon tour, j'ai posé mon blouson et j'ai laissé mes bottes, et puis j'ai plongé : les bouches, les voix, les mains, les mots à dérouler et les cordes vocales à tendre comme des arcs. Dzoing, dzoing, les cordes de la voix et celles de la guitare, et celles du Funambule comme dans le texte de Jean Genet, et celles qui lancent les flèches de l'amour comme dans les concerts de Patti Smith, je pensais à tout ça et j'avançais dessus à pieds timides, une petite danse de sincérité, d'aveu, de vie offerte, dans cette cabane qui tenait très bien finalement, raconter tous les coeurs et les pommes volés, raconter les noeuds dans la tête et tout ce qui déborde, raconter les phares dans la nuit, les échos, les appels au secours, les fantômes qui parlent et ceux qui écoutent.

On avait parlé de ça quelques minutes avant le concert, à table, entre deux aubergines grillées, des maisons qui gardent les traces et des fantômes qui se demandent ce qu'on est venus faire chez eux. Alors j'ai pensé aussi comme c'était beau de jouer sur une scène après des gens qu'on a été content de rencontrer, et je pensais à ça et je glissais dans la Louve, l'archet qui cherchait le bon angle parce que le son de cet ampli était plus épais, je pensais au brouillard et je pensais à nous tous dans cette salle vivants aujourd'hui et qui allaient mourir un jour, je pensais à ce qu'on oublie, à l'instinct qui survit toujours, même sous la neige. Et je faisais des détours à travers les champs de lins d'Effrontément, à travers les endroits qu'on trouve seulement en se perdant, et puis je courais vers les Sables Mouvants et leur agonie confortable, les désirs qu'on ne voudrait pas dire, et comme chaque fois les chevaux endormis qui tournaient dans le manège, que je revoyais en écarquillant bien les yeux.

A la fin, Nesles et Buridane sont revenus, on a tout débranché, chacun assis d'un côté sur le bord de la scène, "j'ai une femme et deux enfants, et j'ai cinq litres de sang, ne me les prends pas..." On passait les frontières et on écoutait le vent entre les tombes, on disait que tout peut se relever d'entre les Ombres. Moi je me sentais, comme ça, renaissante;
j'avais posé tant de cailloux que je n'avais plus besoin de rien dire
je me sentais si étonnée et légère
je suis rentrée à la maison et j'ai posé mes guitares
j'ai respiré dans le silence une minute
et puis je suis ressortie danser jusqu'au petit matin,
danser au milieu des inconnus, de la fumée, recouverte de sons étranges, dans une transe éveillée, joyeuse, choisie.


Alors, merci, merci, l'Arcadi, la maison Populaire de Montreuil, Nesles, Buridane, merci à vous tous qui étaient là, endormis ou réveillés, ou entre les deux, quand on ne sait plus trop, dans cette petite ivresse que j'aime tant, merci, merci Montreuil, à bientôt.  

(photo par Olivier Moreau )

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