27 avr. 2017

incompréhensible


Cette sortie d'album me met dans un état incompréhensible
j'ai l'impression que mes journées sont cousues de n'importe quoi
j'ai des palpitations pour zéro raisons
sur internet j'envoie des coeurs à tout le monde
dans la rue j'ai croisé un canard.
UN CANARD. 


dehors il fait un temps incompréhensible
un froid de canard dirait l'autre
l'autre qui on sait pas
il pleut et il fait soleil en même temps mais il n'y a pas d'arc en ciels
sauf dans ma tête

On m'envoie des messages qui ne veulent rien dire
ou on ne m'envoie rien du tout
incompréhensiblement je n'ai besoin d'aucune traduction
je fais des blagues qui n'ont pas de sens
les gens autour de moi rigolent sans savoir pourquoi
et moi aussi

je suis plus distraite que jamais
je m'arrête au milieu de pièces que je ne comprends pas
avec des objets inutiles dans mes mains
pour faire des actions que j'ai oubliées
mes pensées s'évanouissent à mesure qu'elles apparaissent
incompréhensiblement je continue pourtant à écrire des chansons

je crois que c'est un état heureux en plus d'être incompréhensible
je crois mais je ne suis pas sûre
je n'ai jamais vécu ça
c'est un sentiment qui n'a pas de nom pour le moment

imaginez vous que vous vivez quelque chose d'incompréhensible
comme voir une lumière pour la première fois
on ne sait pas trop si on est content
on sait que ça fait quelque chose
c'est tout

voilà mes propos de veille-au-soir
quand-même, j'espère qu'il va bien
il avait l'air sympa et perdu
ce canard

je devrais parler de MILLE BOUCHES
tenir des propos sensés et poétiques
et voilà que je vous parle
de gestes oubliés
et d'un canard

à demain
le monde
à demain
la lumière
à demain
MILLE BOUCHES

et peut-être à bientôt
le canard

quand je l'ai vu il entrait dans un restaurant
ce n'était peut-être pas la meilleure idée
j'espère que c'était un resto végétarien
ça avait un nom de fruit alors peut-être

je suis en train de faire une fin incompréhensible à ce texte
ah ben super
on l'aura tous bien cherché

20 avr. 2017

Merci, Sénas


Cher Théâtre de l'Eden de Sénas,

excuse moi, je t'écris avec un peu de retard
souvent dire merci ça arrive comme spontanément, comme tout de suite
mais parfois comme d'autres mots qu'on aimerait dire ça reste un peu coincé, un peu bloqué, un peu en travers de la gorge

parfois il y a tellement de choses en travers de la gorge, des mots qu'on ne sait pas comment dire, qu'on ne peut plus parler du tout.
Parfois aussi, on dit n'importe quoi d'autre, trop de mots, pour combler une espèce de silence, quand on n'est pas encore prêts à entendre ce que le silence a à nous dire.

c'est fou, que cette chose simple soit si compliquée à apprendre, écouter le silence.

Si je te dis ça c'est parce que depuis un jour ou deux je ne parle plus beaucoup
il y a quelqu'un que j'aime beaucoup qui est parti
on peut pas dire disparu parce qu'elle a tellement donné de choses qu'elle est absolument partout, je veux dire, dans la vie et dans le coeur des gens, des musiciens oui, mais aussi dans les chansons, dans les souvenirs, dans les routes, dans les débuts d'histoires d'amour, dans les poèmes et les ivresses échangées, enfin, partout, tu vois bien.
Au début j'ai parlé beaucoup et puis maintenant je ne parviens plus bien à écrire ou à dire quoi que ce soit. Je me lève le matin, j'allume une bougie, et je passe la journée à ranger ma maison, à me demander ce que je peux bien avoir dans la tête, à finir mes chansons de volcans et de cambriolages, et je passe et repasse devant la bougie, chaque fois comme une petite prière inventée et muette, qui n'a pas besoin de se dire. J'ai mis mon dessin du géant qui pleure des spaghettis au dessus sur le mur, je sais qu'il est venu parce que ce jour là j'étais si triste et qu'en allant retrouver le lieu qu'elle avait mis debout, on nous a servi des pâtes et parce qu'on a rigolé et pleuré en même temps et que j'ai trouvé que c'était la chose la plus belle et réconfortante du monde. Ce mélange là de moment bancal et triste et ensemble lui aussi il m'a appris beaucoup sans rien dire et je l'oublierai pas c'est sûr.

Enfin, cher Théâtre de l'Eden, je savais en passant devant ma bougie ces jours ci, en allant de la harpe au montage à l'ordinateur, que j'avais ce merci dans la gorge pour toi, ce merci simplement un peu étouffé par tout ce qui se passait autour, devant, ce qui était venu depuis, puisque c'est en rentrant de toi que j'ai reçu ce message si triste et que soudain le quai du métro est devenu ultra-flou.

C'est donc encore un peu flou, et j'en suis bien désolée, mais je me souviens de ton accueil joyeux, je me souviens du soleil que j'avais comme emmené dans ma capuche depuis le printival, des fleurs autour des portes et pendant du plafond, de cette loge où je buvais mon citron chaud comme une petite mémé en short en cuir. Je défaisais mes plans parce que tu avais bougé les tiens mais ça m'allait bien, puisqu'en ce moment j'apprenais à marcher en acceptant les tremblements de peau et de terre, puisque savoir cette danse m'était devenue une leçon non seulement de grâce mais aussi de survie.
Je me souviens d'avoir voulu faire cette entrée spectrale la guitare dans les bras, mais il faut croire qu'en guise de fantôme je serais plutôt un fantôme catastrophique, un fantôme rigolant sous sa cape blanche, un fantôme qui se trompe de mur à traverser et d'oreilles dans lesquelles chanter hou-hou, un fantôme qui se prend les pieds dans son drap, c'est dans une chanson de Brassens, je crois, cette chose merveilleuse et drôle. Je suis rentrée sur scène à peu près comme ça.

je me souviens que Greg Fontaine, avec qui je partageais le plateau, présentait la première version d'un nouveau spectacle, je me souviens des tapis sur la scène, et je me souviens qu'il m'a demandé, alors que je cherchais quels détours j'allais emprunter pour ce soir, en mettant dans ma petite marmite de sorcière la taille et la couleur de la salle, en mesurant l'espace entre mes émotions, en posant la main sur les arbres et les murs pour voir où c'était rempli et où il y avait de l'espace, en cherchant avec la baguette de sourcier de mes yeux où était l'eau, je me souviens que Greg me voyait rentrer de cette petite danse incompréhensible, en grommelant et en marmonnant et en gribouillant des indications sur un papier froissé, et qu'il m'a demandé si ce soir je jouais Le Partisan, et j'ai dit, oh, je ne sais pas, j'aimerais beaucoup mais ce soir je ne crois pas que dans mon concert il y aura la place de dire ça, et je regardais mes indications et mes ratures, je ne crois pas que ce soir ça peut venir là dedans tu sais. Mais il me disait, moi, tu sais, j'aime vraiment cette chanson, et alors j'ai compris que j'avais été si distraite, par les détours et par le soleil, que je n'avais pas pensé à lui proposer ça, bien-sûr, de mettre cette chanson ensemble et à la fin du sien, de concert, alors au lieu d'aller manger avant le spectacle on s'est enfermé dans la loge sous les fleurs en plastiques et on a cherché quelle version du Partisan sonnait bien ensemble. Je me souviens que pendant que je lui montrais ma version je regardais revenir tous les échos des gens qui l'avaient chantée avec moi, j'entendais leurs voix différentes, on a rajouté le couplet écrit par Buridane et celui proposé par Chouf, celui des trois voix devenues une, et celui du vent qui souffle entre des tombes sans nom. Alors oui à la fin des deux concerts on a tout débranché, on s'est assis sur les marches et on a chanté cette longue version, et on était deux mais dans ma tête il y avait le cortège de tous ceux qui l'avaient chantée avec moi, cette chanson, les voix du public de Pézénas la veille sur la scène, les voix de Rodrigue, de Chouf, de Buridane, de Nesles, de Clément Bertrand, les yeux de Rebecca à nouvel an quand je disais au revoir à 2016 avec cette chanson, la patience de Clément derrière sa console quand je choisissais toujours cette chanson pour les balances parce qu'elle venait par petits hocquets, comme ça, en essayant le micro et la scène, que j'attrapais un mot par ci par là, des couplets qui venaient se loger dedans, pour dire à la fois les choses anciennes et nouvelles de la violence et de la douceur et du courage.

Bref, cher Théâtre de l'Eden, c'est un merci bien flou que je te donne. Merci de m'avoir accueillie, d'avoir espéré et fait naître ce moment, d'avoir patiemment tissé un cocon de lumière avec moi, merci Tibô d'avoir dessiné comme toujours un son si fluide, si facile, qu'on peut nager dedans sans peur, merci les oreilles étonnées ou assoiffées du public, ceux qui ne savaient pas ce que faisait là cette drôle de personne aux cheveux bleus, et ceux qui avaient fait des kilomètres pour venir écouter mes chansons et repartir avec les premiers albums serrés contre eux. Merci, merci, de ça.
Je savais que c'était la fin d'un cycle ce soir là, je ne pouvais pas savoir à quel point. Je dormais confiante dans le train qui me ramenait vers Paris, je me laissais bercer par tous les souvenirs passés et par les espoirs aussi qui m'avaient été offerts, je les plantais dans la terre de ma vie parce que c'est ce qu'il faut faire avec les espoirs, ne pas trop les embêter, les abreuver, aller voir mais doucement, attendre, arroser, chanter oui doucement pour eux.

Et puis je garde avec moi ce moment drôle et presque émouvant, cette entrée spectrale de fantôme qui se cogne dans les murs, qui a mis son drap-housse à l'envers. Evidemment que mon cable s'est pris dans le premier projecteur rencontré, malgré mes "mais non voyons ça n'arrivera pas"et mes essais effrontés en balance, hop hop hop, d'un bout à l'autre de la scène, "tu vois bien que ça s'emmêle pas", est-ce que le projecteur avait bougé, ou est-ce que c'était seulement cette évidence que je ne peux pas m'empêcher d'emmêler mes fils par tout ce qui ressemble à de la lumière, ce qui ferait que dans le catalogue des fantômes je serais plutôt rangée dans la catégorie papillon de nuit, un fantôme papillon, oui, qui entre quelque part parce que la lumière est encore allumée, qui s'asseoit doucement sur le bord du lit, et qui oublie ce qu'il est venu dire parce qu'il y avait un livre ouvert sur la table de chevet.

Bien-sûr qu'en écrivant ça je pense à la bougie qu'il y a juste derrière moi, et à cette présence à sabots et à petit sourire, cette présence de bienveillance débordante, qui a amené ensemble cette drôle de famille, la plus belle, la plus tordue, la plus joyeuse, la plus colorée, la plus bancale, la plus fragile, la plus merveilleuse, la plus secrète famille, de musiciens et de publics qui aimaient ce lieu jaune, cet endroit qui n'existe pas, ce lien entre le monde réel et le monde imaginaire, ce cocon qui a servi de refuge, de maison, de passage secret, de haut parleur, et de chrysalide, qui a vu naitre tellement d'amours et d'ivresses et de chansons.

Tu vois, cher Théâtre de l'Eden, c'est peut-être à cause de ton nom de Paradis, mais c'est pour ça, j'ai du attendre un peu pour dire merci, parce que avant j'avais un merci immense à dire à Noëlle qui est partie et qui ne verra pas mon premier album mais qui l'a tellement encouragé, à qui il faut bien dire au revoir, mais vraiment, c'est comme ça, je n'ai que Merci à la bouche. C'est devenu un mot qui l'entoure et qui l'éclaire, comme la petite bougie qui brûle tranquillement juste derrière moi,

et c'est donc revenue à Paris, mais encore bien floue, avec les yeux qui dégoulinent tout le temps, que je t'adresse, cher Théâtre de l'Eden ce merci mélangé, vivant et désolé, aussi entortillé que le projecteur autour duquel mon jack s'est enroulé, ce qui a fait que j'ai fait une entrée spectrale en éclatant de rire au bout de deux secondes et demie, avant de courir au micro comme d'habitude dire bonsoir, essayer de deviner les visages et les yeux dans l'ombre, et puis plonger.
Tu sais, cher Théâtre de l'Eden, c'est comme ça, parfois on croit s'avancer et puis quelque chose s'entortille et nous arrête, voilà. C'est ce temps là que j'ai pris et que je continue de prendre, au milieu duquel je t'écris, pleine de l'amour et du au-revoir à quelqu'un d'autre, et excuse moi si sans le vouloir les fils de la soirée avec toi se sont entortillés autour du phare bien triste surgi le lendemain.

Alors voilà, merci, cher Théâtre de l'Eden, cher Sénas. Bien tard. Bien flouement. Bien tristement. Bien drôle de fantôme-papillon entortillé-ment. Merci.


Le géant






13 avr. 2017

BRISÉ BRISÉ



Tout m'échappait
tout me tombait des mains
c'est que mes mains aimaient les métaphores autant que moi
et voyant que j'apprenais doucement à respirer dans le glissement
dans le non-contrôle du tout
dans le rien-compris-mais-tant-pis
mes mains me faisaient des farces
et tous les objets que je tenais se retrouvaient, d'une façon ou d'une autre, sur le sol

l'assiette avec le riz à la sauce tomate
le verre de lait, la guitare, le savon
je grognais en glissant, en sursautant, en me tâchant
en nettoyant les morceaux et en remettant tout dans les boites et les placards
boites échappées à nouveau et placard dégringolant
et c'était à chaque instant une petite pluie de choses sur mes pieds.

C'est comme ça que j'ai compris qu'il me fallait du repos
j'ai posé le téléphone plus loin que mon bras
je me suis moi-même posée en équilibre
un pied levé, le coeur à la renverse

et j'ai réfléchi à ce que je pouvais faire pour me reposer
je suis partie me promener pour acheter des crayons de couleur
j'ai pensé à cumuler des choses symboliques pour multiplier le repos
manger des chips dans mon lit
ou regarder un dessin animé dans la baignoire
j'ai pensé on ne peut plus prendre un bain, il n'y a pas assez d'eau chaude
et la bonde ne tient plus
mais je peux m'emmitoufler dans ma couette
et aller dans la baignoire
avec un ordinateur
et des chips
bravo monsieur cerveau décidément
dès qu'on parle de repos vous avez une productivité étonnante
rien que de penser à ça ça me faisait rire
d'un rire reposant

je suis rentrée avec des crayons blancs et argentés dans la poche
les couleurs c'était trop fatiguant
et puis c'était des crayons joyeux
des crayons pour signer par dessus les mille couleurs de mes albums
mes premiers albums enfin arrivés à la maison
qui attendaient d'être achetés et aimés et emmenés dans d'autres maisons
j'ai souri dans ma fatigue
dans cet épuisement de toutes ces choses traversées
ce n'était pas que ça je le savais bien
c'était aussi mon drôle de coeur brisé
j'ai pensé
j'ai pensé ça et ça m'a paru sonner faux
j'ai tapé dessus, toc toc
mais non, c'était creux cette expression aujourd'hui
coeur brisé
quelle drôle de façon de dire un chagrin
j'ai pensé
en mangeant mes chips
dans mon lit

on dit avoir le coeur brisé
brisé, comme un objet qui ne marche plus
comme l'assiette de riz à la sauce tomate, en mille morceaux saignants autour de mes pieds
brisé, comme un réveil sur lequel on a tapé trop fort
brisé
mais mon coeur à moi
il n'est jamais brisé
au contraire
c'est parce qu'il marche très très bien
qu'il s'enthousiasme, qu'il se lance et expérimente et se donne et se reforme à chaque instant
un coeur auto-renaissant à chaque seconde

non je n'ai pas le coeur brisé
à la limite
un peu perdu
on sait plus trop trop dans quels bras on l'a confié
si ce serait plus prudent de le reprendre

mais cassé
non
ahahah, je rigolais sous cape en mangeant mes chips
j'ai un coeur sifflotant
un coeur lourd, ça d'accord
lourd à couler au fond de la baignoire
lourd à faire des rêves charbonneux
lourd à répéter sans cesse la même petite phrase de chanson obsédante
lourd
lourd de cadeaux qu'on n'a pas pu donner
lourd de chansons
de petits poemes de fatigues
exactement lourd comme ça
voilà
mais ça n'est pas cassé
ça se répare tout seul
encore quelque temps, quelques poèmes
et puis qui sait
peut-être que mon bouquet de fleurs va réapparaitre
la machine à espoirs ça peut pas s'encrasser ça
c'est auto-nettoyant
brisé
ça va pas la tête
brisé, ahahah
je rigolais
dans ma baignoire de chips
dans ma couverture enroulée
en pleurant doucement dans mes petits hocquets de chagrin
dans mon espoir qui me faisait doucement au-revoir de la main
brisé
ben non
tu sais bien

parfois on voudrait faire une tragédie
mais vraiment ce n'est pas mon genre
ça m'ennuie tu sais, les grands mots
moi j'aime les petits mots empilés les uns sur les autres
non, je mens, j'aime démesurément les grands mots
ce que je n'aime pas ce sont les mots qui se prennent pour autre chose
non je mens à nouveau
décidément
les mots qui se prennent pour des vers de terre ou des éléphants, ça j'aime vraiment beaucoup
non ce que je n'aime pas
ce sont les mots en costume
les mots en noeuds-papillons
quoi que si
ils sont rigolos
embourbés dans leurs grandes échasses incompréhensibles
chez moi j'ai des dictionnaires de chimie récupérés dans les poubelles
de temps en temps je les lis quand j'ai pas le moral
ça me fait énormément rire
toutes ces molécules très sérieuses
ah quelle difficulté décidément
de trouver des mots non-aimables
c'est comme ça
j'ai le coeur qui marche bien
tu vois

c'est le meilleur des repos
je laisse mon coeur faire
j'écris tout ce qui me passe par la tête
et je ramasse doucement ce que j'ai fait tomber
et si jamais ça m'échappe à nouveau
si ça veut vraiment aller ailleurs
si c'est plus heureux enfui ou cassé comme ça
c'est pas bien grave
je me disais
si tout m'échappe
qu'est ce que tu veux
si tout m'échappe
c'est comme ça


Les albums !! Les albums !!


JE VIENS DE RECEVOIR LES ALBUMS !!!
 Ils sont ultra beaux   ça sort le 28 Avril !!!



Trois de mes concerts dans Hexagone !



Tombée à la renverse aujourd'hui en découvrant ce magnifique article dans Hexagone, qui raconte trois de mes concerts avec des mots ciselés. (dont le moment au Limonaire où j'ai hurlé OEUF DE DINOSAURE).
MERCI, pour ces petites magies que je croyais échappées et qui sont fixées ici.
je vous mets la première page, qu'on m'a transmise, mais il y en a trois - le magazine papier est très beau- courez vous abonner.

10 avr. 2017

CHAT GLACÉ



Le livre que je lis demandait
écrivez pendant dix minutes ce qui vous passe par la tête
j'ai dit mais voyons je ne peux pas
ça va trop vite
si je voulais dire tous les noms de tous les trains
que je vois passer dans ma tête
il faudrait que je ralentisse
et je ne sais pas comment faire ça

par contre je peux écrire ce qui me passe dans la vie

un soir il n'y a pas si longtemps j'ai ramené des fleurs à quelqu'un
quelqu'un qui n'est pas venu
et j'ai gardé les fleurs chez moi, quand même
parce qu'elles ne veulent pas mourir

hier soir le chat avec qui j'ai dormi tous les soirs pendant deux ans
le chat qui a appris à grimper avec mes rideaux en guise d'arbre
le chat que j'avais peur d'apprendre à aimer parce que je pensais que je serais trop maladroite avec les autres créatures
le chat qui grimpait partout et ne tombait jamais
ce chat là a tremblé et puis elle est morte
moi aussi j'ai tremblé beaucoup
quand j'ai appris ça

ce soir j'ai échappé à une agression
j'ai voulu défendre quelqu'un
ça n'a pas marché du tout
finalement c'est le quelqu'un qui m'a défendu
mais même le monsieur qui voulait m'agresser
on ne pouvait pas lui en vouloir
moi aussi j'avais participé à des choses que je ne comprenais pas
la violence a tellement de visages et parfois oui elle prend le notre quand on regarde ailleurs
j'ai eu très peur c'est vrai
mais lui il n'avait plus d'espoir depuis longtemps
c'est pire

ensuite dans le métro j'ai dessiné tous les gens que je voyais
la dame en manteau en tête haute et en talons
le monsieur avec sa fierté et sa drôle de coiffure
est arrivée une femme très belle en chemise à fleurs brodées
elle s'est assise en face de moi et s'est laissée dessiner
c'était mon dessin le plus réussi
sans doute parce qu'elle était d'accord
depuis le début un joli garçon me regardait en coin
j'ai fini par le dessiner quand même
c'était complètement raté mais le dessin lui a plu
sans doute raté à cause de ma timidité et parce que je n'avais pas la place
sans doute raté parce qu'il me regardait
et que je n'étais pas sûre de vouloir me laisser regarder

à cause des fleurs
les fleurs qui ne voulaient pas mourir
pas mourir du tout, c'est vrai

qu'est ce que je lui aurais dit, au garçon
écoutez
écoutez monsieur
vous êtes bien joli
mais vous arrivez au beau milieu d'un embouteillage
je ne vais quand même pas vous catapulter au milieu de tout ça
revenez plus tard
ou plutôt non, reprenez votre route, d'accord
arrêtez avec ces yeux doux
choisissez quelqu'un dans la prochaine rame

je ne sais déjà plus dire quelle est ma station, ni les noms des trains qui passent dans ma tête
j'ai ouvert tous mes placards et j'ai enlevé les étiquettes des bocaux depuis longtemps
à la place des noms de fruits j'ai marqué compote ou confiture
voilà ma situation je suis en pleine confiture
merci beaucoup

ce soir juste avant tout ça il s'est passé une chose très très belle
quelqu'un que j'aime infiniment
m'a annoncé qu'elle allait se marier
se marier avec quelqu'un qu'elle aime infiniment
que je connais à peine mais que moi aussi j'aime beaucoup
ça fait beaucoup de fois le mot aimer beaucoup
mais je vous assure que ce n'est rien à côté de ces deux là

parfois c'est tout simple pour certains gens
et c'est tout simple de se réjouir infiniment pour eux
la lune était presque pleine
et mon coeur aussi

il ne déborde pas encore
il se demande,
il balance, comme font les enfants pour se calmer
il est en forme de point d'interrogation
ses toudoum toudoum ont des consonnances hautes
je ne sais pas trop quelle est la question
sans doute il voudrait savoir la fin de l'histoire
c'est comme ça cher coeur
la fin
il n'y en a pas
il faut s'habituer
il faut s'habituer au vertige
la vie c'est complètement confiture parfois

parfois je m'asseois pour de longues méditations
je fais des voyages dans mes cellules
j'écoute des voix qui me font rire ou qui me remettent au centre de moi
juste à ma toute petite place dans un monde très grand
quand je fais ça
parfois il faut rester assis longtemps
parfois c'est le jeu
et la voix demande
si vous avez mal quelque part parce que vous ne bougez plus
essayez
essayez, pour voir
de respirer là où ça fait mal
ça n'a l'air de rien dire comme ça
bien sûr qu'on ne respire pas du genou me disais je renfrognée et en tailleur, la première fois
et puis j'ai essayé
et mon genou a compris tout de suite
ah il s'est bien foutu de ma gueule
tu croyais quoi me disait il en langage de genoux

alors là
c'est pareil
dans les moments où ça flotte
où on ne sait plus à qui dire en rentrant à la maison qu'on a failli se faire agresser
qu'on a dessiné des gens qui souriaient en coin et perdu un chat aimé
et que quelqu'un qu'on aime infiniment a promis de se marier avec quelqu'un qui l'aime et qui est fantastique
et qu'on vient juste de tourner une vidéo pour une chanson écrite il y a des années
une vidéo dans laquelle on a rassemblé tellement de gens aimés et découverts
qu'on a failli se faire un tatouage et que ses cheveux ont pris feu et que des gens sont presque tombés amoureux sur place et qu'on a rencontré un survivant et fait un striptease involontaire dans la forêt
et que dans vingt jours sort un album qu'on a enregistré il y a trois ans
que pour soi c'est le premier album du monde
et que l'ensemble de ces choses nous remplit de gratitude de peur de chagrin et de joie
et de vertige oui de la joie tranquille du vertige
il faudrait un nom pour ce sentiment de juste-avant

ici dans cette drôle de maison qui n'a jamais été la mienne
je l'ai dit à mon chat d'ici mais elle s'en fout royalement
si on peut appliquer le nom de royale à une créature qui a mangé tout mon fromage
les fleurs penchent un peu dans leur vase
mon coeur penche un peu aussi
j'ai de la place pour tant de gens
mais parfois je panique parce que je ne sais plus le nom des choses
j'ai peur de faire des promesses avant de comprendre qu'elles en sont
je voudrais m'avancer à tâtons et sans faire de bruit
je voudrais toucher la bouche et le visage des gens et leur poser des questions les yeux fermés
en ce moment j'écris des lettres que j'efface
c'est comme faire l'alphabet à l'endroit et à l'envers
parfois je fais ça pour apprendre des choses par coeur avec mes mains, comme la guitare
pour être sûre que je le sais sans réfléchir
je récite l'alphabet à l'envers en même temps
peut-être vous savez le faire très bien mais pas moi
ça me demande une concentration très ridicule et satisfaisante

bref
j'apprends ça
en ce moment
que la vie est une confiture
et qu'il faut respirer
dedans
là où ça fait mal
là où ne sait pas encore
là où on n'ose pas bouger

pendant le tournage du clip on disait chat glacé
pour dire qu'il fallait prendre une pose immobile
pour faire le point, pour que tous les flous soient bien flous et les nets bien nets
pour pouvoir bouger à nouveau
il faut que quelqu'un vous touche
dans le jeu ça peut-être n'importe qui


moi aussi
je me disais
je veux bouger de là
déglacez moi
faites moi fondre
je me disais ça
au milieu de mes trains sans noms et à supergrande vitesse
du papier de fromage vide
du coeur en point d'interrogation
et de cette sacrée confiture de vie
je me disais
voilà
c'est juste un chat glacé
en attendant que j'apprenne à respirer
dans ce qui fait peur
un moment sans bouger
une statue triste qui cligne des yeux
en attendant
en attendant que quelqu'un me touche

31 mars 2017

Merci Menuiserie



 Chère Menuiserie,

je t'écris depuis les rivières de la Lozère
depuis ce train qui survole les forêts, les gares abandonnées, les cimetières
le temps passe et coule comme les rapides en bas
et je m'aperçois que je ne t'ai pas encore dit Merci

Merci de m'avoir accueillie dans le secret de ta petite salle
merci les énergies ramassées sur les fauteuils
la petite Rosa qui s'approchait de la scène
ma chanson de tremblements fiers, perchée sur le seul fauteuil du public,
qui permettait d'être vue des deux côtés

il faut que je te dise chère Menuiserie
je voudrais toujours venir au concert en pleine lumière
mais ce jour là j'étais prise dans les nuages de ma météo intérieure
ça arrive, les tempêtes soudaines, les pluies de questions

credit photo : Pierre Louatron

Je voulais te donner tout ce que j'avais
mais tout ce que j'avais ce jour là ce n'était plus vraiment beaucoup
comme ce jour où petite j'étais allée à un anniversaire d'adulte
et où avec l'ivresse et les talons, le gâteau à trois étages portée par l'hôte n'avait pas résisté aux deux marches du perron
je me rappelle de ce moment, les adultes entre la panique et le fou-rire
de la crème renversée partout
et de la fête qui avait continué joyeusement

eh bien samedi chère Menuiserie, j'étais ça, ce gâteau renversé, remis dans les assiettes avec le gravier et la terre
pour ne plus tomber je me tenais au fil de ce que j'avais prévu
je respirais doucement doucement
et être avec vous dans cette salle aimante, dans le cocon de ces chansons que je connaissais bien
c'était la chose la plus douce que je puisse imaginer

je me disais, parfois mon coeur aussi a des talons ivres, et la vie a tellement d'escaliers

A ce moment précis de ce soir précis
c'était si réconfortant de faire ce voyage avec vous
de repasser par la terre qui germe dans les mains enterrées, le chat oublié dans le frigo, les couteaux et le lait montrés par la Louve, refaire tout ça entre les fauteuils bleus
la salle était si mate, le son s'absorbait et moi je me lovais dedans
je comprenais que vous ne bougiez plus
et puis j'avais joué si longtemps
agenouillée près du piano ou les doigts qui couraient sur la guitare
merci Menuiserie oui pour ce partage si précieux

credit photo : Pierre Louatron

Un de mes groupes fictifs parallèles et de moins en moins fictif était venu me voir au complet
un autre s'était mis à apparaitre et disparaitre au grès des besoins d'heureux présages
deux personnes étaient venues spécialement de Belgique
Plein de gens venaient me parler
je ne pouvais pas dire toute ma gratitude
de tous ces amis et inconnus rassemblés là
et tout sonnait comme une chanson lumineuse dans un brouillard épais

je suis repartie dans la nuit, en racontant et écoutant des histoires
chère Menuiserie, tu es une maison pleine de berceuses, et de réconfort
merci de m'avoir reçue, merci à chacun de vous, venu.e habiter cette salle pendant quelques heures, merci pour les coeurs ouverts et les rires francs
merci pour la soupe et les céleris rôtis
merci pour les bras si grands
et les messages d'ivresse dans la nuit

les montagnes autour du train me font signe que j'arrive bientôt
et dans ma tête, j'ai les échos du concert de l'hypnotisante Michèle Gurevitch hier soir
qui sans se départir de sa classe calme, de cet incroyable magnétisme,
disait, alors que le micro ne se laissait plus toucher sans crier
"The Mistakes are the best part." "It's where you can really see us "






en passant


Hier j etais sortie du café pour téléphoner
Il m'a fait signe silencieusement pour me demander si il pouvait me dessiner
J ai fait signe silencieusement que oui
La conversation se poursuivait au telephone, une conversation de soie noire, de vin rouge, une conversation trouble et serieuse
Et l homme qui me dessinait faisait signe de me mettre de profil, ou de changer le telephone de coté pour pouvoir dessiner mon oreille
Il a signé, il me l'a donné
Il est parti
J'ai raccroché



MERCI HEXAGONE !!

SUPER HEUREUSE d'avoir une double page sur MILLE BOUCHES dans le magazine Hexagone, où je dis un petit mot sur chacune des chansons de l'album, et où on peut retrouver les superbes illustrations de Maya Mihindou - Les corps prehistoriques qui seront dans le livret !



28 mars 2017

Merci le festival Quand on Conte !


 C'était tes vingt ans,

Ta salle résonnait tellement que je me retrouvais à aller plus loin et plus profond que ce que je pensais possible, je n'en finissais plus d'explorer les possibilités de cette résonance, de venir sur vos genoux voir comment ça sonnait là haut, de vous inviter aussi à tout écouter, d'ici. On essayait un nouveau micro qui m'enthousiasmait assez follement, et additionné avec la reverb et le fait que Tibô, qui travaille le son et ses textures de manière déjà franchement géniale d'habitude, commençait à bien connaître le concert après trois ou quatre tours de pistes ensemble, on avait un total sonore à peu près égal à une texture entre un yaourt velouté 100% crème et un chaton angora poils extra-longs. Bref, j'étais contente. (Quoique citer les deux ensemble dans une même phrase fasse plutôt penser à une cuillère pleine de poils de chat aux yaourts. ) (il faut vraiment que je pense à télécharger l'appli "coordination de métaphores")
Côté lumière, il y avait aussi de quoi faire de petits bonds de joie. Le plateau était beau, doucement enfumé, et Pierrot qui pourtant jonglait avec une console dont il n'avait pas l'habitude, avait scrupuleusement noté toutes les ambiances de mes chansons, on inventait des paysages ensemble, avec les conseils de Julien, moi perchée là haut avec eux sur la console, et Stu ou Clement prenaient la pose pour figurer ma silhouette au milieu de toutes ces couleurs, "tu crois qu'on peut piquer ta lampe frontale?" , et comme ils disaient oui, "tu crois qu'on peut prendre le vieux projecteur de déco, le Cremer, et s'en servir vraiment"? , et comme ils disaient oui "tu crois que pendant que tu m'imites pour qu'on fasse les lumières tu peux aussi teindre tes cheveux en bleu pour voir comment ça fait" et comme ils disaient non "ah tant pis".
A part reteindre tout le monde on a tout essayé, j'ai aussi repris la Barbie et l'équilibre mi-clownerie, mi-violence-et-hallucinations-racontées, de BOMT, ma reprise de Baby One More Time.
Britney avait perdu une main dans la bataille mais on était superheureuses de se retrouver quand même, sa petite robe à paillettes scintillant dans l'ombre.

C'était si facile, si fluide, de me promener dans tous ces paysages avec vous, dans ce festival de la Parole qui tient debout depuis 20 ans, avec ses bénévoles qui cuisinent, qui montent et démontent, qui choisissent et organisent, et qui m'ont fait signer affiche sur affiche au milieu des flans à la noix de coco et des lentilles à l'indienne.

A la fin du spectacle j'ai fait descendre tout le monde oui, j'ai dit jusqu'à ce qu'on s'en remette je chanterai Leonard Cohen, et je m'en remettrai jamais c'est sûr, j'ai dit encore une fois "le poète n'existe plus mais ses chansons existeront toujours", et puis j'ai fait ma chanson d'oubli, ma chanson ancienne venue pour faire un cadeau de vie et de mort, une chanson rituelle qui appartenait à tous, une chanson a capella dans cette salle qui résonnait si fort, tous ces gens assis sur le plateau, leurs grands yeux dans les couleurs et la fumée, et mes pieds qui tapaient contre le sol, c'est la terre, c'est la terre, qui reprend tous ses enfants, laisse toi tomber dedans, j'ai chanté, chanté tout ce que j'ai pu, et puis je suis partie, voilà.

Je suis repartie avec mes Mimosas, avec mon souvenir du papillon-frelon qui m'a attaqué en droite ligne au milieu de "Bonsoir", à tel point que j'ai du m'arrêter pour éclater de rire et m'enfuir, avec mes souvenirs de chansons réclamées et oubliées, avec tous ces paysages enfumés, cet accueil fou, ce velours de son, et vos yeux, vos sourires, est ce que je peux te prendre dans mes bras, est ce que tu veux bien signer mon ticket, est ce que je peux te dire merci, qu'est ce que c'est que ta chanson ancienne de l'oubli, toutes ces questions étaient comme des cadeaux, je recevais tout, je les mettais dans ma poche, avec mes guitares et mon mimosa, et puis je filais retrouver Paris.


(credit photo : Philippe, Quand On Conte )


17 févr. 2017

Limonaire


Merci le Limonaire

pour une dernière fois
c'était beau
on avait chaud
on est restés longtemps

je crois que j'ai chanté trop longtemps même
je ne voulais plus partir

comme on avait viré tous les micros
c'était encore plus silencieux et doux que d'habitude
c'était complètement à nu
que c'était étrange de dire merci pour la dernière fois
et de redécouvrir toutes mes chansons dans cette douceur du rien-branché

j'avais l'impression que tous les gens que j'aimais étaient venus
et tous les gens que je ne connaissais pas je les aimais aussi
j'étais incroyablement et dégoulinement émotionnelle
à cause de tout à la fois
Clement avait joué ses chansons
il m'avait invité pour son rappel
qu'est ce qu'elle a, qu'elle ce qu'elle n'a plus, ma petite chanson, ...
il chantait debout et moi assise sur le tabouret du piano
j'essayais de me souvenir des paroles apprises dans l'après midi

plus tard il est venu me rejoindre au piano pour "Aux Marches du palais"
je me contorsionnais pour chanter de face et jouer de dos
sur ma moitié de tabouret

j'ai tout aimé de cette dernière nuit là bas
dernière nuit à jouer bien-sûr
puisqu'obstinément mon fantôme continuera à errer dans le limonaire fermé
les doigts invisibles sur le piano plus-existant
déjà hier soir j'y étais, collée là-bas, spectatrice émue
devant les chansons toujours superbes et noires et légères de Nicolas Jules
le poète-gothique-le-plus-léger-du-monde
c'est vrai je pense qu'un jour il va s'envoler
en pleine chanson
il continuera de chanter les eaux noires et les amours salis
et les coeurs gonflés
de là-haut
après le concert je lui ai parlé de mes poètes préférés
je n'y arrivais pas, je balbutiais
parce que c'était ma dernière fois au limonaire et parce que j'aimais trop ses chansons

mais attention
le limonaire ferme
mais tu imagines bien
le nombre de fantômes
fantômes bruyants
à guitares, à piano, à accordéons à bretelles
qui vont hanter le lieu

ils vont pas rigoler
ceux qui vont vouloir y installer autre chose
avec tous ces fantômes sur les bras
fantômes joyeux qu'on ne peut pas faire taire
ils vont pas rigoler
ah ah ah

nous non plus peut-être
mais on va essayer, quand même
non parce que sinon
ils l'ont dit, au Limonaire
celui qui pleure
c'est la tournée générale

et où est ce qu'on va la boire, hein?  

(crédit photo : David Desreumeaux)

15 févr. 2017

Le 15 Février 2017

Tout à l'heure en rentrant chez moi
j'ai trouvé deux caisses de vin dans la rue
vides
évidemment
j'ai quand même pris les caisses

je venais de nourrir le chat d'une amie
et en me roulant par terre chez elle en même temps que le chat
je regardais tous les livres et je pensais qu'il me fallait vraiment une bibliothèque en plus
chez moi les livres débordent et débordent

donc nez à nez avec ces deux caisses de vin
malgré tout vides
j'ai pensé - voilà deux étages de bibliothèque parfaits

je les ai posées sur le tissu de la petite table
et j'ai commencé à y fourrer tous les livres de poèmes
les préférés en haut - les moins compris en bas
et voilà

un peu plus tard en m'asseyant
très fière de ma nouvelle minibibliothèque
qui contint du vin puis du vide puis des mots
je décide d'en profiter dès à présent
et d'ouvrir un des livres
une cuillère de yaourt au miel / une strophe avalée
comme double-médecine-simultanée en vue de pouvoir chanter ce soir

alors mon choix tombe sur le recueil de ce bon vieux Dan Fante
qui raconte sa vie et ses déboires tranquillou d'une page à l'autre
et dont je ne me remettrai jamais du titre
"bons baisers de la grosse barmaid"

je l'ouvre

évidemment
vu que la caisse de vin était vide
ce vieux sorcier plein d'alcool
me sort son plus beau clin d'oeil

et en plein dans la vue
un poème d'il y a dix ans tout pile

puisqu'il s'appelle
Le 15 Février 2007

et moi très contente des petits tourbillons du monde et du hasard
je vous le mets ici
et vous dit à ce soir



Le 15 Février 2017

Dans quelques jours mon anniv

et pas n'importe lequel
le soixante-troisième

Mes quarante-cinq premières années je les ai passées
à me battre et me débattre avec moi-même
- à creuser comme un porc parmi des os pourris afin de déterrer un sens
qui m'échappait encore et encore

Année après année
bituré
je nettoyais mon 357 Magnum en me demandant
pourquoi continuer comme ça?
c'est absurde... et ça fait mal

et la réponse claquait :
t'as raison - fait chier !

Voilà où j'en étais
- plus rien à perdre

sauf
ma vie

Puis
je me suis mis à écrire
et ce monde couleur de merde
est devenu rose bonbon

et mon coeur a été cassé puis il a guéri et encore cassé
- et moi sans cesse
pendant ce temps-là
je le dégageais le désengorgeais
pour
enfin devenir
un véritable être humain vivant
non vraiment sans déconner


( Dan Fante )

13 févr. 2017

le 15 Février, concert acoustique au Limonaire


Alors, c'est vrai
le Limonaire va fermer
ce petit endroit tout jaune
plein de bienveillances et de chansons
plein de toutes les énergies
qui savait dire bienvenue
en ayant l'air de faire la tête
avec un petit sourire dans l'oeil
la lueur de "tu vas voir"

cet endroit là
qui faisait aimer Paris
qui donnait envie d'y emmener les gens qu'on aimait
les yeux bandés et les oreilles découvertes
qui donnait envie de parler aux inconnus
dans lequel j'ai chanté si souvent
dans lequel j'ai essayé les premiers poèmes
dans lequel j'ai réclamé des tartes aux pralines
dans lequel j'ai bu de sages tisanes ou trop de vin

qui m'accueillait les soirs de timidité
et les soirs d'envie de connaitre tout le monde
dans lequel j'ai fêté un anniversaire
dans lequel il s'est passé tant de choses
merde
merde
merde
cet endroit là
qui illuminait tout autour
même quand on n'y allait pas on savait qu'il était là
qu'il était ouvert
qu'il y avait de la musique dedans

les discours d'avant et d'après les concerts
que je connais par coeur
il n'y a plus que quelques jours pour les entendre
ça ferme à la fin du mois
j'y joue le 15 février, avec Clement Bertrand
et puis je reviendrai écouter d'autres gens
pour emmagasiner le plus de souvenirs possibles

ça ferme vraiment
moi j'y serai
après demain
en acoustique
une dernière fois

tu viens aussi ? 


8 févr. 2017

Demain matin
je pars pour trois jours
et je viens de me rendre compte stupéfaite
que c'est le dernier jour de mes trente ans
le dernier soir
quand je reviendrai à Paris
j'aurai fait trois concerts
le premier soir j'attraperai un an de plus
le deuxieme soir il y aura une éclipse de pleine lune
le troisieme soir il parait qu'on peut voir une comète
ensuite je dois m'occuper de cet album à venir au printemps
ça fait tant de choses
que j'ai l'impression de partir pour un voyage galactique
un voyage en fusée
Paris tu sais mon coeur cogne dans tous les sens
il n'arrive pas à se décider entre la maladresse et l'apesanteur
Je voudrais faire tant de choses plus profondes que ma valise
je voudrais écrire des poemes et embrasser des gens
je voudrais faire les deux à la fois
faire des choses de dernier soir
boire du thé
à l'arsenic
voir un orage démultiplié
c'est le dernier soir de mes trente ans
et je n'ai jamais vu d'aurores boréales
j'ai écrit tellement de chansons sur les feux d'artifices intérieurs
ça compte, ça, comme aurore
je suis pressée de voir la couleur de la première
demain matin
j'essaye de tout mettre dans ma valise
la soif, les baisers, l'aurore à venir
toutes celles vécues et toutes celles espérées
ça déborde
évidemment
à bientôt
Paris 
à bientôt
le monde

7 févr. 2017

L'album


Il y a deux ans,
j'ai enregistré un album.

Il y avait Seb Martel à la réal
il y avait tant de musiciens merveilleux
on était dans Paris, au milieu de tous les fantômes et de toutes les lumières.

J'avais tant de chance, et tant de choses à apprendre.
Il y a eu des trébuchements et des miracles
C'était comme sortir émerveillée d'une chrysalide
c'était comme construire une maison ensemble

cet album a été pris dans les courants,
dans les plis, les détours
et évoquer ça ce serait donner une place à l'ombre
lui laisser une fissure pour s'engouffrer
il a dérivé comme dans les contes
où le temps passe sans qu'on s'en aperçoive
et lorsque l'on sort de l'eau on retrouve le village changé, les murs tombés
mais on regarde ses mains et elles sont intactes
peut-être même elles sont devenues amphibies

je voulais dire cette chose incroyable
cet album va sortir au printemps
en même temps que les perce neiges
que les premiers pollens des arbres ébouriffés

peut-être l'ayant enregistré il y a si longtemps
je reprendrai ma première fraicheur, ma première soif,
et mon premier nom
mon nom de jeune fille
peut-être je laisserai les deux encore un peu mélangés, en transparence
comme ces animaux endormis ensemble qu'on ne sait plus différencier
mes noms sont comme ça en ce moment, emmêlés, inséparables
toujours à se toucher, à tel point que je ne sais plus où finit l'un et où commence l'autre.
Je suis encore à coller mes oreilles à ce mystère
en toquant doucement contre le mur de résonnance, pour écouter ce qui sonne juste
dans un petit bruit de coeur,
toc toc, toc toc

petit bruit sourd et émerveillé
petit bruit effrayé comme le bruissement d'un oiseau dans les branches
petit bruit des premières respirations
des premiers soupirs de la rencontre

toc toc, toc toc
petite main sur la porte de la réalité
qui s'approche dans son grand manteau de lumière,
qui va ouvrir

toc toc, toc toc
mon album sort au printemps



(illustration : Maya Mihindou )


(plus de nouvelles bientôt avec la date de sortie et la pochette ;-) )

4 févr. 2017

Toulouse


cette fois je ne vais rien raconter
ce qui s'est passé trois soirs de suite dans la petite salle
l'espace qui se mélangeait
les sorcelleries que j'ai ajoutées à mon concert
les tartes au potiron et les riz-tatouilles
le bar surlequel j'ai dessiné au posca blanc
la salle remplie, remplie
et la plongée ensemble
deux heures à raconter
deux heures à vous regarder
à vous tourner autour
cette fois
je vais tout garder pour moi

Toulouse... C'était tellement doux et évident, ces trois soirs avec toi
cette plongée ensemble
c'était comme un secret
merci Detours de Chants
merci Chez Ta Mère
merci Chouf qui a accepté mon invitation à chanter le Partisan
et merci vous qui êtes venus
je ne dis plus rien
je ferme les yeux et je me souviens de tout
je repars avec de la confiture de figues
une lettre trouvée dans les loges
un pot de miel
et un peu de ton accent dans la bouche





































(photo : Sandrine Garonne )
Toulouse
je suis en route vers toi
j'ai envie de me serrer contre ta chaleur
j'ai déposé ma fatigue dans le train à côté des sacs et des guitares
je tourne ma setlist à l'envers à l'endroit
j'essaye de sentir à tatons quel est le plus beau cadeau à te faire

j'ai laissé Paris et le chat à rayures
qui ronronne même quand elle dort
j'ai mis ma chemise blanche
et tous les livres dans mon sac
j'ai couru vers toi
tu sais tout à l'heure dans mon rêve il y avait une femme
quand elle embrassait quelqu'un ça faisait une nouvelle bouche
juste à l'endroit du baiser
au réveil je ne savais plus si en l'apercevant j'étais effrayée et hypnotisée
ou si c'était moi qui glissait dans cette étreinte magique et dangereuse
qui avait une bouche de plus à chaque baiser, qui souriait à pleines dents
en me réveillant je regardais la neige par la fenêtre
j'avais envie de m'enrouler dans le grand manteau blanc de l'hiver
je me mettais à vaciller
et puis soudain j'ai vu ce petit mot
envoyé par la salle qui m'accueille ce soir, demain et après demain
pour dire qu'il restait des places
pour dire pourquoi il fallait venir
c'est tombé comme une averse d'amour sur ma tête
ça m'a lavée,
par la fenêtre la neige et les vacillements ont fondu
Et j'ai l'impression d'être toute en printemps
merci
merci
et à tout à l'heure Toulouse

"En cinq ans de Chez ta Mère, on en a fait de belles découvertes. Mais de mémoire de programmateur, La Demoiselle inconnue - Camille Hardouin fait très surement parti des rencontres les plus fortes.
Depuis sa première venue il y a 3 ans, on l’a suivie de près : Camille a employé ces années à mûrir son spectacle, à s’approprier une présence scénique hors du commun, à développer une poésie dense, intense, parfois débordante. Elle ne se cache pas ses influences (Bashung, Mano Solo…) mais a su créer un son unique. Vous l’aurez compris, on n'est pas objectif en parlant de cette Demoiselle Inconnue : elle nous séduit, elle nous déroute par sa puissante fragilité (si si !).
Lors des derniers concerts de Camille Hardouin auquel j’ai pu assister, j’ai assisté à une chose rare : un long silence, les quelques dizaines de secondes après que la lumière se soit rallumée dans la salle. L’émotion palpable, et la conscience que collectivement le public venait de vivre quelque chose qui bouscule. Ces longues secondes de frisson, je vous les souhaite à vous aussi ! "

Café -spectacle "Chez Ta Mère" à Toulouse  

24 janv. 2017

Merci Montreuil !


Merci la ville miniature qui attendait derrière la porte, où on avait immédiatement envie de se perdre, en modèle réduit nous-aussi, comme dans une aventure de Jules Vernes, pour prendre le minuscule dirigeable au dessus du minuscule escalier jusqu'à la minuscule tour, avant de redevenir géante, et de se retrouver embarquée dans la salle de concert, qu'on était pas surpris de voir appelée "Argonaute".

J'étais en retard, en retard, comme un petit lapin à montre à gousset, j'ai couru sur scène pour me faire ma cabane habituelle d'instruments, mais ce jour là, je ne trouvais pas les portes, je m'emmêlais dans les sons, je devenais grognon, inquiète, je ne savais plus comment faire, je m'embarquais à Mille à l'heure sur les pentes de la bougonnitude, si bien qu'on a fait de notre mieux pour faire tenir la cabane, avec des bouts de bois en travers, des fenêtres qui tenaient avec des prières, et avec la gentillesse de toute l'équipe, et puis je suis allée trainer des pieds, un peu renfrognée, dans la Loge. 

Alors Buridane est entrée, on s'est dit une phrase ou deux, elle m'a montré les tapis de yoga dans le fond, je lui ai dis "Viens on fait des Salutations au Soleil", elle s'est pas dégonflée, du coup moi non plus, et nous voici à rencontre+4minutes , en chaussettes en train de faire la Montagne et le Petit Cobra, à écrire des citations sur le tableau blanc, à se prêter les paroles et les guitares; ça m'a remonté mon coefficient lumière d'au moins mille point, et remise le coeur à l'endroit, il suffisait visiblement de le secouer un peu.

Ensuite on a trouvé aussi Nesles, qui campait dans la loge d'à côté, on l'a fait venir chez nous, pour préparer un rappel ensemble, c'était un jour spécial ce jour là dans le monde, alors j'ai proposé Le Partisan de Cohen qui me hante et m'obsède, les frontières, la peur et le courage, on avait quelques minutes à peine pour faire ça mais on voulait le faire quand même, moi je me sentais trop fière et frissonnante d'écouter leurs deux voix sur les paroles et d'être là au milieu d'eux.

C'est comme ça que le concert est arrivé, en écoutant Nesles chanter la forêt et les amours, avec sa guitare qui s'éclairait, en écoutant Buridane dans sa robe rouge, serrés au fond de la salle, moi je m'étais changée dans les bureaux parce que la Loge était trop loin et qu'il faisait trop froid, j'avais mis mon gros manteau sur mes jambes nues, j'avais laissé mon pantalon derrière la régie, ça me faisait rigoler comme tout de le savoir là, et puis j'écoutais, oui, les histoires de noyaux qui attendent le printemps, les histoires de dérapages, de peurs, de patience, de courage, de recul, les histoires de tremblements. Je tremblais un peu moi-même, sûrement on tremblait tous. Il y avait beaucoup de gens que j'aimais dans la salle, même les gens que je ne connaissais pas je les aimais de toute façon, et puis il y avait deux enfants endormies, deux visages aimés, abandonnés, en train de visiter d'autres mondes, les cheveux en bataille sous les bonnets de fourrure, le corps échoué ici et la tête dans une aventure immense et secrète.

Ensuite c'était mon tour, j'ai posé mon blouson et j'ai laissé mes bottes, et puis j'ai plongé : les bouches, les voix, les mains, les mots à dérouler et les cordes vocales à tendre comme des arcs. Dzoing, dzoing, les cordes de la voix et celles de la guitare, et celles du Funambule comme dans le texte de Jean Genet, et celles qui lancent les flèches de l'amour comme dans les concerts de Patti Smith, je pensais à tout ça et j'avançais dessus à pieds timides, une petite danse de sincérité, d'aveu, de vie offerte, dans cette cabane qui tenait très bien finalement, raconter tous les coeurs et les pommes volés, raconter les noeuds dans la tête et tout ce qui déborde, raconter les phares dans la nuit, les échos, les appels au secours, les fantômes qui parlent et ceux qui écoutent.

On avait parlé de ça quelques minutes avant le concert, à table, entre deux aubergines grillées, des maisons qui gardent les traces et des fantômes qui se demandent ce qu'on est venus faire chez eux. Alors j'ai pensé aussi comme c'était beau de jouer sur une scène après des gens qu'on a été content de rencontrer, et je pensais à ça et je glissais dans la Louve, l'archet qui cherchait le bon angle parce que le son de cet ampli était plus épais, je pensais au brouillard et je pensais à nous tous dans cette salle vivants aujourd'hui et qui allaient mourir un jour, je pensais à ce qu'on oublie, à l'instinct qui survit toujours, même sous la neige. Et je faisais des détours à travers les champs de lins d'Effrontément, à travers les endroits qu'on trouve seulement en se perdant, et puis je courais vers les Sables Mouvants et leur agonie confortable, les désirs qu'on ne voudrait pas dire, et comme chaque fois les chevaux endormis qui tournaient dans le manège, que je revoyais en écarquillant bien les yeux.

A la fin, Nesles et Buridane sont revenus, on a tout débranché, chacun assis d'un côté sur le bord de la scène, "j'ai une femme et deux enfants, et j'ai cinq litres de sang, ne me les prends pas..." On passait les frontières et on écoutait le vent entre les tombes, on disait que tout peut se relever d'entre les Ombres. Moi je me sentais, comme ça, renaissante;
j'avais posé tant de cailloux que je n'avais plus besoin de rien dire
je me sentais si étonnée et légère
je suis rentrée à la maison et j'ai posé mes guitares
j'ai respiré dans le silence une minute
et puis je suis ressortie danser jusqu'au petit matin,
danser au milieu des inconnus, de la fumée, recouverte de sons étranges, dans une transe éveillée, joyeuse, choisie.


Alors, merci, merci, l'Arcadi, la maison Populaire de Montreuil, Nesles, Buridane, merci à vous tous qui étaient là, endormis ou réveillés, ou entre les deux, quand on ne sait plus trop, dans cette petite ivresse que j'aime tant, merci, merci Montreuil, à bientôt.  

(photo par Olivier Moreau )